LAM - Les Afriques dans le monde

Axe 1 — ÉTAT, INSTITUTIONS ET CITOYENNETÉ

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Responsables : René Otayek & Ophélie Rillon

Même la Banque mondiale en est revenue : dans les pays du Sud, le « besoin d’État » s’impose plus que jamais après deux décennies de politiques d’ajustement structurel. Cet axe se propose donc d’étudier la fabrique des institutions et des citoyens dans les États, à travers une approche pluridisciplinaire associant historiens, politistes, anthropologues et juristes. Il s’appuie, d’une part, sur un ensemble de travaux interrogeant le politique, au Nord comme au Sud, à travers la notion de gouvernementalité de Michel Foucault, c’est-à-dire une « conduite des conduites » qui se dévoile dans toutes les formes et relations de pouvoir orientant et mettant en forme les actions des autres. D’autre part, et selon la théorie de la double structuration de Giddens, l’individu est ici considéré comme un acteur à part entière, qui contribue autant à la production des cadres de l’action qu’il en est le produit. Étudier le politique dans cette perspective suppose de se concentrer non plus uniquement sur les dispositifs institutionnels ou sur les pratiques sociales « informelles » ou en marge du politique officiel, mais aussi sur les manières et les pratiques sociales qui expriment les effets d’incorporation que produisent les dispositifs existants et le rôle structurant des acteurs dans leur configuration. Celui-ci peut alors se lire au niveau des formes d’organisation du pouvoir, des modes de structuration et de fonctionnement des États et aussi de la manière dont citoyens et acteurs sociaux se positionnent par rapport à et interagissent avec l’État.

A. Régimes politiques, élections et systèmes partisans

Recomposition des régimes politiques. Les régimes politiques sont traditionnellement analysés en termes de mimétismes, d’influences, de transferts, de projections qui sont en partie ou en totalité, réinventées et réappropriées. Ce faisant, sous l’effet des transitions politiques, des types ou sous-types nouveaux de régimes politiques et constitutionnels apparaissent, révélateurs d’un syncrétisme politique, et parfois d’innovations juridiques et institutionnelles comme en témoignent, par exemple, les « démocraties à adjectifs » (Collier & Levitsky 1997), et les régimes dits « hybrides » (Diamond 2002) qui ont fleuri au cours des deux dernières décennies. Sous ces enjeux de labellisation et de conformité à certaines demandes externes, se réinventent et se recyclent acteurs et régimes. Quelle que soit leur forme institutionnelle et constitutionnelle, il convient de voir comment se construisent les processus de légitimation dans ces États, en voie de transformation rapide, mais où des constantes peuvent aussi être repérées.

Depuis les années 1990 et 2000, les élections se sont imposées comme la principale voie admise pour la contestation et la légitimation du pouvoir ; il n’y a aujourd’hui plus guère de pays sans élection, même si cela ne se traduit pas forcément par des alternances politiques plus fréquentes. Les processus électoraux sont devenus des batailles politiques majeures et un enjeu conséquent entre les ingénieries électorales des parties en présence et celles déployées par les acteurs internationaux. Comment le passage aux régimes électoraux et la généralisation des formes de représentativité démocratique, basées sur le multipartisme, affectent-ils ou modifient-ils les conditions de mobilisation et de redistribution des ressources dans des régimes encore souvent qualifiés de néo-patrimoniaux ? De quelle façon ces évolutions reconfigurent-elles le champ politique ? Favorisent-elles le passage de situations de sujets à celles de citoyens (ou l’inverse) ? Comment la « production de la nation » s’exprime-t-elle au temps du néolibéralisme ? Comment intégrer le rôle des acteurs religieux (mouvements réformistes et salafistes, confréries, Églises historiques et pentecôtistes) dans les reconfigurations politiques actuelles ?

Les restaurations autoritaires, notamment après les Printemps arabes, la capacité de répression des nouveaux régimes (qui mobilisent contre les ennemis de l’intérieur, et selon les contextes, les forces de sécurité, le bras de la justice, etc.) témoignent-elles d’un nouveau paradigme des relations internationales, dans lequel les programmes internationaux de lutte contre la corruption ou le terrorisme international priment, au nom de la sécurité, de la stabilité ou du développement (Duffield 2007) ? Quel rôle ont ici les acteurs de la coopération bi et multilatérale ?

Participation et engagement. De nouvelles structurations du champ politique sont néanmoins apparues, autour des fonctions de mobilisation, de représentation, d’agrégation et de médiatisation des demandes politiques. Après les transitions politiques, moments de « désectorisation » du politique (Dobry, 1986), et indépendamment de leur issue (« néo-démocraties » en consolidation ou reconfigurations autoritaires), comment ensuite se « resectorisent » les sociétés ? Quel espace et quel rôle les organisations de la société civile (syndicats, ONG, associations) peuvent-elles assurer ? Peuvent-elles, ou non, participer ou interférer dans le processus décisionnel ? Simultanément aux pratiques coercitives de nombreux régimes, les modes « classiques » de participation seront abordées (vote, partis politiques, manifestations) pour en interroger l’historicité et les significations, non seulement pour le régime mais également pour les acteurs y ayant recours.

Les objets classiques de sociologie électorale (l’abstention, le vote sanction, la volatilité électorale), demeurent de fait sous-étudiés dans nos terrains sauf, peut-être, sous l’angle de l’« achat des voix » et du clientélisme électoral (van de Walle 2007). Les partis politiques demeurent, du point de vue empirique, des objets politiques non identifiés (Gazibo 2006) alors que la notion de « société civile » n’apparaît guère comme un concept très heuristique pour analyser associations, syndicats et partis politiques d’opposition du fait de sa charge idéologique. Il apparaît plus fécond d’étudier les trajectoires politiques et sociologiques de leurs membres (phases d’enrôlement, d’engagement et de défection) en s’appuyant notamment sur les développements de la sociologie du militantisme (Filleule & Mayer 2001). L’étude de la formation des clivages et de systèmes de partis (dominants, hégémoniques, cartel, etc.) demeure ainsi nécessaire et doit être articulée aux dynamiques des mouvements sociaux. Il s’agit aussi de mieux rendre compte des interprétations idéologiques et politiques des nouvelles techniques de communication et d’ingénierie électorale sur l’acte de vote et ses interprétations : vote électronique, e-democracy, forum, talk-shows, sondages, usages des TIC dans les mouvements sociaux, pendant les Printemps arabes ou les mouvements Occupy. Ces mouvements seront donc examinés sous l’angle des mobilisations collectives, individuelles, des déterminants historiques et sociologiques de l’engagement militant afin de comprendre l’historicité, les figures et les registres du leadership politique et des répertoires de l’action. Que signifie l’approche encore dominante en termes de mobilisation des ressources en contexte néo-patrimonial ou clientéliste ? Comment l’alimenter théoriquement et méthodologiquement d’une meilleure prise en considération des individus et de leurs émotions en politique ? Et quel est le rôle des symboliques et des discours en langues nationales et locales dans ces mobilisations ? Celles-ci traduisent-elles des phénomènes de transnationalisation de la contestation ou/et ont-elles une propension à canaliser l’expression locale de la colère, dans les villes comme dans les zones rurales souvent à la marge des mobilisations visibles ?

B. L’état au quotidien

Malgré la multiplication de travaux visant à « ethnographier » l’État, le fonctionnement concret des services de l’État et le quotidien de ses bureaucraties demeurent méconnus. L’État dans les Afriques apparaît désincarné, davantage appréhendé à travers son image perçue qu’à travers la réalité de son fonctionnement routinier (Birchenck & Olivier de Sardan 2014).

Vivre l’institution au quotidien. Il s’agit ici d’étudier le « penser » et l’« agir » des acteurs à (ou depuis) tous les niveaux sociaux des institutions et des services de l’État. Collecter les « dire » et les « faire » des usagers (ceux qui y viennent pour recevoir quelque chose) et des agents (ceux qui y sont pour donner quelque chose) afin de documenter les relations de pouvoir qui se jouent à cette échelle. Le vécu de l’institution au « quotidien » ainsi appréhendé dévoile la dimension pratique de l’institution qui façonne la cognition et qui formate en retour les actions. Les dynamiques d’institutionnalisation et de pérennisation ainsi mises au jour permettent de réinterroger les notions de réappropriation ou de réinvention. Cette appréhension de la bureaucratie au quotidien doit permettre de rendre compte du pouvoir des bureaucrates de guichet (street level bureaucrats) qui ne se contentent pas d’appliquer des politiques publiques venues du haut, mais dont l’autonomie redessine en permanence les formes de l’action publique. Les formes de contestations, de résistances et de mobilisations partielles des citoyens face aux services de l’État constituent un segment important de cette analyse qui transcende les axes du projet (voir axe 2).

L’État en action. S’il faut se départir de toute analyse fonctionnaliste, l’État en action reste indissociable de la manière dont les institutions fonctionnent au quotidien. L’enchâssement des politiques publiques dans les politiques de développement dans le cadre des Objectifs du Millénaire a ainsi profondément modifié à la fois les espaces de production de l’action publique et les capacités bureaucratiques des États. Les temporalités officielles des politiques sont souvent décalées entre acteurs externes et internes, dans une configuration complexe où interviennent une multitude d’acteurs (bureaucrates, personnels de santé, d’éducation, « usagers », organisations sociales, ONG / OSI, experts et OI, communautés d’intérêt transnationales…). D’un côté, il faut donc rendre compte de la possible singularité des politiques sectorielles spécifiques (santé, éducation, sécurité, aménagement du territoire, politiques métropolitaines) au travers de la problématique du framing et de la mise sur agenda. De l’autre, il faut repenser aux effets des politiques publiques sur les recompositions de l’État et de l’usage de nouveaux instruments d’intervention. Dans quelle mesure le redéploiement de l’action publique contribue-t-il à recomposer l’État, à travers l’émergence de nouvelles agences, de nouveaux ministères ou services (King & Le Galès, 2011) ? L’affirmation du rôle joué par les chiffres et les instruments comme outils de régulations et de gouvernement (Lascoumes & Le Galès, 2004) permet d’aborder la question de la production des normes et de leur pluralité.

On sera notamment plus attentif aux formes de structuration et d’action de l’État qui se déclinent à l’échelle internationale (Union africaine, organisations régionales), comme à l’échelle locale. Les échelles territoriales de l’action publique liées aux politiques de décentralisation engagées depuis les années 1990 comme à la promotion des biens publics mondiaux modifient sensiblement les politiques de santé et d’éducation comme la gouvernance des villes et des grandes métropoles. Avec la concentration urbaine accrue, et les phénomènes de métropolisation, l’administration des populations et espaces urbains devient une problématique centrale, reconnue comme essentielle pour la croissance économique par les institutions internationales. Des normes de gouvernance urbaine circulent, témoignage de l’extraversion de ces problématiques : formalisation d’une gouvernance internationale de l’environnement et du développement (durables) ; constitution d’organisations internationales de gouvernements locaux ; circulation de ressources parfois très importantes au travers des coopérations décentralisées ; pénétration de multinationales dans la gestion de l’urbain, en interférence avec les enjeux de vie, voire de survie, locaux.

La décentralisation, politique mise en œuvre, ou au moins affichée dans de nombreux pays, se veut une forme de démocratisation et de renforcement de l’efficacité de la gouvernance locale : contournement d’États centraux dits inefficaces et corrompus, substitut local à une démocratisation dite absente à l’échelle nationale, proximité avec les besoins locaux. Derrière ce qui est devenu un véritable label, les réalités observées sont cependant fort diverses. Le recours à l’histoire et à la sociologie des élites, à la culture politique ou à la sociologie des réseaux s’impose pour affiner l’analyse au-delà des aspects formels et institutionnels : la décentralisation peut ainsi favoriser la territorialisation du parti dominant (ou parti-État) ou au contraire renforcer le pluralisme politique. L’échelle territoriale conduit ainsi à l’analyse de l’organisation du pouvoir à des niveaux différents de proximité des populations. Les alliances politiques multiples s’enracinent dans une histoire locale utilisant au besoin les ressources de l’aide internationale. Elles sont à repérer dans les réponses (et l’absence de réponse) apportées par les collectivités territoriales à la question du foncier (l’accès à la terre, la propriété de la terre, le logement), de l’accès à l’eau, de l’assainissement, des énergies ou de la sécurité des biens et des personnes (voir axe 2).

C. Négocier et contester l’État 

Plutôt que de se limiter aux notions idéales-typiques qui définissent l’État habituellement dans le monde (le monopole de la violence légitime, un appareil bureaucratique autonome, l’incarnation de la souveraineté populaire et une entité territoriale cohérente), il s’agit plutôt de creuser la suggestion selon laquelle les organisations bureaucratiques ne sont pas distinctes de la société et nombre d’acteurs non étatiques font le travail de ou prétendent représenter légitimement l’État. Acteurs et organisations négocient l’État et, ce faisant, redessinent en permanence le périmètre de son action (Péclard & Hagmann, 2010).

Historicité et recomposition des États. Historiquement, l’État ne peut se réduire à ses services administratifs et ses différentes échelles de gouvernement. La compréhension de la formation de l’État dans les sociétés du Sud, et singulièrement dans les Afriques, passe par une analyse de la capture des ressources de l’extraversion sur la longue durée, de l’éventuel continuum colonial/ post-colonial dans la formation des services, mais aussi par la compréhension des dispositifs de délégation de pouvoirs, l’administration coloniale étant de fait obligée de tolérer et d’utiliser des autorités qui pouvaient néanmoins facilement échapper à son contrôle routinier. On peut donc s’interroger sur les multiples organisations qui opèrent à la frontière des services de l’État et de la société et qui exercent une autorité publique reconnue comme telle.

Il faut donc penser l’État au-delà de sa seule forme légale-rationnelle et étudier le fonctionnement quotidien d’institutions « claires obscures », « twilight institutions » (chefferie, milices, partis, syndicats, associations, institutions scolaires et sanitaires « privées », ONG subventionnées …) à la charnière de l’État et des populations, qui font le travail de l’État, en imitent le fonctionnement ou les règles, peuvent être absorbées par l’État mais dont les positions fluctuent sans cesse et sans direction prédéterminée (Lund 2006). En somme, il faut analyser dans leur historicité propre les formes d’institutionnalisation et la désinstitutionnalisation des rapports de pouvoir. Il s’agit plus spécifiquement de se centrer sur les acteurs du maintien de l’ordre en étudiant autant les dispositifs de l’État (police, armée) que les multiples organisations locales de protection (milices, vigilantes, polices communautaires, chefferies de quartier ou de village) qui fonctionnent selon un schéma de décharge (Hibou 1999). Cet impératif scientifique est d’autant plus nécessaire que tout un courant de recherche a développé sur de nombreux pays du Sud une analyse visant à qualifier l’État par « les manques » et ses capacités bureaucratiques limitées (État fragile, failed state, weak state, shadow state…). Il s’agit plutôt de rendre compte de la manière dont l’État se recompose en permanence, en fonction de son développement bureaucratique au cours de la période coloniale tardive et compassionnelle, ou à sa « privatisation » issue des politiques d’ajustement structurel ou encore, depuis le début des années 2000, à son possible « renforcement » consécutif à son désendettement massif, à la montée des transferts des migrants, au retour au paradigme de la construction de l’État et à la « guerre globale contre le terrorisme ».

Les périmètres de la citoyenneté. Les sociétés politiques, sociétés de « citoyens », sont plurielles et agissent au sein de cadres d’appartenance, de représentations et d’actions définissant des conditions de possibilités et des catégories de pratiques concurrentes, c’est-à- dire à la fois interchangeables, cumulables et « métissables ». Ces dispositifs et ces techniques de gouvernement sont à la fois infra-étatiques, étatiques et transnationaux : communautés ethno-régionales, religieuses, socioprofessionnelles, identitaires, générationnelles, de genre… Les formes de la citoyenneté sont plurielles et se déclinent à plusieurs échelles, nationales, locales et micro-locales. Peuvent ainsi s’exprimer sur un même territoire des formes de nationalisme exacerbées, des mobilisations exclusives et des formes de discrimination plus discrètes contre des groupes identifiés comme étrangers (pratiques xénophobes, autochtones ou indigénistes, fabrique de l’ethnisme et du racisme) (Chrétien 1997 , Geschiere 2009). Les situations de pluralité religieuse, communes sur le continent, peuvent, selon les cas, transcender ou exacerber ces identifications. Comment comprendre le rôle des autorités locales et nationales dans la mise en œuvre de dispositifs exclusifs dans l’accès au marché du travail, à la régularisation foncière, aux charges administratives, aux mandats électoraux ou aux services publics ? Ces politiques d’exclusion doivent se penser simultanément aux politiques d’inclusion et aux multiples formes de résistance à ou de contournement de ces dispositifs. Les périmètres de la citoyenneté se redéfinissent en permanence en miroir de ces dispositifs. Ainsi est-il indispensable de se demander comment évoluent ces modalités de structuration et leur coexistence au sein des sociétés plurielles. Comment l’État gère-t-il les différents cadres d’appartenance communautaires ? Quel est le poids des différents héritages coloniaux dans la production des cultures politiques locales ? Comment apparaissent l’institutionnalisation d’interlocuteurs représentatifs de la société, notamment dans sa sphère religieuse, et les mécanismes d’association ou consultation mis en place (corporatismes, lobbyings…) ? Comment jouent les mécanismes d’association des dispositifs locaux de gouvernance et de dispositifs importés (par exemple, en matière de régulation de conflits, de régulation de l’action publique) par exemple dans la recomposition des États post-conflits ?

 

LES PROGRAMMES DE L'AXE 1

Les implications de l’essor des classes moyennes sur l'évolution des politiques publiques dans Les pays émergents et en développement
(Jean-Philippe Berrou & Dominique Darbon)

À l’heure où les économies matures peinent à sortir d’un ralentissement durable, le développement soutenu de l’investissement et de la consommation sur les marchés émergents s’affirme progressivement comme un moteur de la croissance mondiale (McKinsey Global Institute2010, Nathan and Sarkar 2014, Darbon 2016). L’expansion d’une classe moyenne globale (GMC) et de classes moyennes nationales au Sud est aujourd’hui de plus en plus documentée et reconnue comme un enjeu politique et économique majeur. Les classes moyennes émergentes en Asie, en Amérique latine et même en Afrique seraient ainsi en mesure de se substituer à plus ou moins brève échéance aux classes moyennes du Nord (Wiemann, 2015) dont la consommation a tiré la croissance de l’après-deuxième guerre mondiale mais qui semblent aujourd’hui être en déclin sous les chocs simultanés des ajustements du marché du travail vers des emplois plus précaires et de salaires qui stagnent ou baissent (Desdoigt & Jaramillo, 2009), des politiques fiscales qui les pénalisent (Piketty 2013).

Le phénomène d’émergence de classes moyennes est donc volontiers présenté comme global. Pourtant, les réalités que recouvrent ces catégories de revenu intermédiaire sont très différentes en Asie de l’Est, en Afrique subsaharienne et en Amérique latine. Au-delà d’une vision unifiée, la catégorie « classe moyenne » recouvre des réalités sociales très différentes d’un pays à l’autre, voire d’un continent à l’autre et au sein même de chaque pays. Un autre enjeu sera de bien distinguer les périmètres et enjeux des classes moyennes de ceux qui sont attachés aux marchés Bottom of the Pyramid (BoP) et qui concernent les populations qui prétendraient à accéder à plus ou moins brève échéance à la classe moyenne (Hart 2005, Hammond et al. 2007). Le défi de l’analyse de la catégorie classe moyenne consiste précisément à étudier simultanément les différences et les invariants entre pays, entre niveaux de développement et entre continents. Il s’agit de tirer de cette analyse les conséquences en termes de politiques publiques et d’impact potentiel sur les différents marchés de consommation, sur les capacités de production et sur les formes de gouvernance les plus à même d’être soutenues par ces différentes sous-catégories.

Ce programme est mené en collaboration avec le GREThA (avec M. Clément, F. Combarnous et E. Rougier). Le projet de recherche se structure autour de quatre étapes : (i) identification de la taille des classes moyennes et caractérisation de leurs composantes ; (ii) analyse des comportements et aspirations spécifiques des classes moyennes ; (iii) analyse des implications du développement des classes moyennes en termes de politiques publiques ; (iv) synthèse comparative des résultats, permettant de faire émerger des enjeux et défis de politique publique à différentes échelles. Compte tenu de la dimension comparative du projet, quatre pays couvrant quatre zones géographiques distinctes du monde en développement ont été retenus : le Brésil, la Côte d’Ivoire, la Turquie et le Vietnam.

Processus décisionnel à l’égard du traitement médical du cancer en contexte polypathologique et vécu de la décision : des expériences de patients âgés
(Annick Tijou Traoré) (SIRIC-BRIO/HEAD Idex de Bordeaux)

Trois principaux constats sont à l’origine de ce projet de recherche socio anthropologique : la faible documentation socio-anthropologique en France sur l’articulation entre cancer et polypathologie, la reconnaissance de la polypathologie chez les personnes âgées comme problème de santé publique et l’existence d’un modèle de décision partagée qui ne fait pas encore consensus.

L’objectif général de ce projet vise à décrire et à analyser, chez des patients âgés de 75 ans et plus, atteints d’un cancer et polypathologiques, et de leur propre point de vue, la construction du processus décisionnel à l’égard d’un traitement médical du cancer, le vécu de cette prise de décision et du choix effectué.

Ce sont dès lors les préférences et les priorités que les patients mobilisent durant le temps de la décision, les éléments et les logiques qui les soutiennent et les manières de les mobiliser et de les faire (ou pas) entendre au soignant qu’il nous intéresse ici de comprendre. Nous souhaitons appréhender ces différentes facettes du temps de la décision en interaction avec trois principales dimensions (interdépendantes) : les conditions de vie du patient et sa projection dans l’avenir, les modalités d’interaction entre cancer et autres pathologies chroniques (interaction entre processus biologiques et dimensions subjectives) et ses conceptions du modèle de décision et de son autonomie (ce que participer à la décision et être autonome veut dire quand on est atteint d’un cancer et âgé de 75 ans et plus ?).

Cette recherche sera réalisée en collaboration avec l’équipe du Professeur P. Soubeyran (Projet Priority) et celle de Béatrice Jacques (Université de Bordeaux).

Politiques publiques, réforme de l'administration et transformation de la fonction pubLique
(Dominique Darbon, Rozenn Nakanabo Diallo, Olivier Provini, Jean Christophe Lapouble)

Depuis plusieurs années, une dynamique de travail sur l’analyse de la sociologie de l’action publique en Afrique rassemble plusieurs enseignants-chercheurs et doctorants, qui testent dans différents secteurs (éducation, foncier, gestion urbaine, santé, mémoire du développement, etc.). Ces recherches permettent de participer au débat classique en études africaines sur la construction et la sociologie historique de l’État mais également de mener des discussions stimulantes avec les collègues politistes spécialisées sur la sociologie de l’action publique au Nord. Il s’agit notamment de comprendre comment l’analyse sectorielle nous renseigne sur la construction et le déploiement de l’État, d’une part, et comment la nature de l’État et les configurations du politique influencent la manière dont se fabriquent et s’implémentent les politiques publiques, d’autre part. Quelle est l’opérationnalité des concepts de l’analyse des politiques publiques (référentiel, secteur, changement, sentier de dépendance, instrument, transfert, réseaux d’acteurs, etc.) dans des contextes des Suds ? Quelles sont les spécificités et les convergences sectorielles des processus de politique publique ? Malgré la diversité des objets de recherche et des méthodologies employées, des séminaires sont régulièrement organisés et permettent de créer un espace de travail commun, de discuter des expériences, de questionner un cadre théorique partagé, dont émergent des dynamiques de recherche collectives.

Sur cette base de compétences et de réflexion, un projet de requalification des fonctionnaires est mené en Guinée depuis 2012.

Études sur les processus électoraux en Afrique
(Dominique Darbon, René Otayek, Ophélie Rillon, Céline Thiriot)

Les consultations électorales se sont depuis 20 ans banalisées dans la quasi-totalité des États africains et sont reconnues comme le seul moyen légitime d’accéder au pouvoir ou de s’y maintenir. Elles sont institutionnalisées en tant que telles par les différentes organisations internationales bi- ou multilatérales, ainsi que par les organisations régionales africaines. Cependant, si les processus électoraux sont généralisés, leur banalisation peut être très formelle et très trompeuse. Elle masque en effet une grande diversité de régimes et de situations politiques qu’elles soient démocratiques ou autoritaires. Vingt ans d’élections pluralistes en Afrique ont surtout montré que les élections, loin d’être un vecteur automatique de renforcement démocratique sont aussi des moments critiques pour des régimes politiques fragiles, révélateurs de situations politiques diversement stabilisées, exacerbant les tensions et cristallisant les enjeux. Comment évaluer la portée des élections ? À quoi servent ces élections ? À quelles conditions sont-elles facteurs de stabilité ou d’instabilité ? Peut-on prévenir les crises liées aux élections ? Quels sont les acteurs qui peuvent appuyer les processus électoraux et selon quelles modalités et temporalités ?

Aucune procédure électorale n’étant exempte de défaut, ce qui compte c’est leur acceptabilité dans un contexte donné ainsi que leur effet cumulatif. Les règles et procédures électorales sont importantes. Mais au-delà, pour répondre à ces questions, il faut analyser le lien entre les professionnels de la politique, les citoyens, et les représentants des différents groupes d’intérêts : la nature de ce lien nous renseigne sur le niveau d’institutionnalisation de l’accord politique, et détermine la capacité ou non des élections à faire sens.

Observatoire des élections -Burundi
(Christian Thibon, LAM-UPPA, avec L’IFRA et l’Université du Burundi)

Ce programme de recherche dans le prolongement des travaux réalisés au Kenya 2013-2014 et en Ouganda 2010, qui a démarré en décembre 2014, va suivre les élections burundaises dans ses différents temps. Cette recherche en histoire immédiate contribue à une réflexion critique du fait électoral au Burundi. Il ne s’agit pas d’une expertise de monitoring électoral, ni d’une contribution sous la forme d’une analyse stratégique des acteurs politiques participant à l’entretien d’un discours diplomatique sur les enjeux électoraux Burundi, mais, même si ces deux questions seront abordées, c’est bien plus un suivi des événements, des acteurs, des institutions, des temps électoraux.

Le(s) droit(s) en Afrique - CERDRADI
(Stéphane Bolle, Alioune Badara Fall et Matthieu Fau-Nougaret, Université de Bordeaux)

Créé en 1995, le Centre d’études et de Recherches sur les droits africains et sur le dévelop- pement institutionnel des pays en développement (CERDRADI) de l’Université de Bordeaux a intégré LAM en 2016. Il s’agit d’appréhender, dans une perspective comparatiste, les réalités et les mutations du droit public et du droit privé, du droit étatique et du droit interétatique, ainsi que des droits fondamentaux, sur un continent où se développent des systèmes juridiques singuliers. Contrairement à une représentation largement répandue, les droits africains postcoloniaux ne sont pas les clones des droits des anciennes puissances coloniales ; ils s’inscrivent dans une trajectoire et un contexte qui leurs sont propres ; ils cultivent un certain particularisme, tant à l’échelle de chaque État qu’à celle des communautés économiques régionales ou de l’Union africaine. Le(s) droit(s) en Afrique sont aussi « travaillés » par la globalisation juridique du monde : ils puisent dans un fonds commun de valeurs, de principes et d’institutions, universels ou en voie d’universalisation. Ces mouvements contradictoires méritent d’être analysés, évalués, éprouvés, pour rendre compte de ce que sont le(s) droit(s) en Afrique : aux antipodes d’une pensée « juridiquement correcte ».

Principaux thèmes de l’axe de recherche : La création du droit, l’évolution du cadre juridique et institutionnel des pays en développement ; Les évolutions contemporaines de l’administration publique ; Le constitutionnalisme ; Le statut du juge ; L’intégration régionale africaine ; Le droit social, du travail et de la santé ; Les droits de l’homme et des peuples ; Le droit international. Le CERDRADI propose la revue électronique : Afrilex. http://afrilex.u-bordeaux4.fr/

LAMencartes
(Christian Bouquet, Valérie Alfaurt)

LAMencartes propose d’utiliser la représentation cartographique pour rendre compte des résultats des élections très nombreuses qui se tiennent chaque année en Afrique. Ces cartes, réalisées pour toutes les élections dont les données peuvent être considérées comme fiables, sont mises en ligne et permettent de réfléchir aux conditions des analyses électorales et de poser plusieurs débats méthodologiques. http://lam.sciencespobordeaux.fr/page/lamencartes

Programme PAMOJA « Paix et sécurité au nord Kenya, Turkana-Samburu »
(Christian Thibon, Hervé Maupeu, Laurent Joly)

Ce programme est mené en collaboration avec Kenyatta University. Les conflits intertribaux dans la région du Nord du Rift kenyan semblent s’inscrire dans des temps immémoriaux, bien qu’ils aient changé sous l’effet d’évolutions structurelles (démographiques, sociales, culturelles…) et des contextes nouveaux géopolitiques et géo-économiques : nouvelles orientations du pastoralisme, intégration économique, changements climatiques, urbanisation…

Depuis peu, la découverte du pétrole en particulier au Turkana, dans la région de Ngamia, a toutefois, introduit une nouvelle donne, tant pour les communautés que pour les immigrants. Cette modernisation « importée », aujourd’hui limitée à quelques sites et zones, doit se renforcer sous l’effet de la nouvelle géopolitique et des stratégies économiques envisagées (dont les nouveaux projets comme Lapset, éolien, hydraulique…) et de l’évolution politique (régionalisation et décentralisation).

Au-delà de cette réflexion sur les dynamiques conflictuelles s’interrogeant sur les causes, les tendances et les implications de l’insécurité, il convient de s’interroger sur la ténacité des conflits, les mesures et les réponses des communautés collectivités locales, mais aussi des populations immigrées, qui font face à l’insécurité, sur les capacités locales pour supporter ce stress structurel, d’origines multiples.

Enjeux et formes de mobilisations sur des sujets sensibles en Afrique
(Jean Christophe Lapouble & Elisabeth Hofmann)

Jean-Christophe Lapouble et Élisabeth Hofmann prévoient un projet de recherche autour des formes de mobilisation pour des droits concernant des sujets sensibles en Afrique, notamment les luttes d’une part contre la criminalisation de l’homosexualité et de l’autre, pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Dans les deux cas, les pratiques existent partout, mais dans la majorité des pays africains, elles sont criminalisées. Une analyse comparative des législations respectives et des types et trajectoires des mobilisations autour de ces deux thématiques et des raisons pour ces positionnements fragiles, parfois ambigus, toujours porteur de risques, peut permettre d’enrichir la compréhension des dynamiques de mobilisation en faveur de changements sociétaux. Les formes de mobilisations pour protéger les personnes concernées et pour faire évoluer ces législations sont très variables. Un des axes d’étude pourra être notamment, l’utilisation ou non des ressources juridiques offertes par la législation locale sur les organismes à but non lucratif. Pour les acteurs associatifs qui se mobilisent dans une ou les deux de ces thématiques, les enjeux sont multiples, allant des risques et avantages d’une formalisation en tant que personne morale, à la question de l’accusation de « non-africanité », en passant par les degrés très variables d’explicitations de leurs objectifs et revendications. Ce projet de recherche est au stade préparatoire et d’identification de partenaires potentiels, entre autres à travers la proposition d’un panel thématique à la prochaine conférence ECAS.

 

LES PROGRAMMES RELEVANT DE L'AXE PORTÉ PAR DES PARTENAIRES

Les délais de prise en charge d’une fièvre d’importation
(Marc-Éric Gruénais, LAM-UB), Programme ARS-CRA piloté par Dr M. Méchain (Santé-Voyages et Médecine tropicale - CHU de Bordeaux)

L’augmentation des échanges internationaux de France vers les zones d’endémie palustre est susceptible de favoriser les pathologies d’importation. L’obligation d’opérationnalité du Règlement sanitaire international (RSI) attendue en France depuis 2012, incite l’organisation des soins à s’intéresser aux Urgences de santé publique de portée internationale (USPPI) dont font partie entre autres le paludisme, les arboviroses (dengue, chikungunya) et fièvres hémorragiques virales. Ces pathologies tropicales sont emblématiques de l’entité syndromique « fièvre du retour ». Certaines sont à risque d’émergence autochtone en Europe, en France métropolitaine, et notamment en Aquitaine dans le contexte de l’implantation des moustiques vecteurs, corollaire au réchauffement climatique.

Nous proposons une démarche de recherche en qualité des soins s’attachant à comprendre les mécanismes qui régissent le manque de performance dans la prise en charge diagnostique et thérapeutique précoce d’un paludisme et d’une fièvre d’importation, en particulier chez le migrant. Notre recherche s’inscrit à la fois dans les obligations réglementaires d’application du RSI en France, dans le plan antidissémination de la dengue et du chikungunya, et dans le Programme régional d’accès à la prévention et aux soins (PRAPS) d’Aquitaine.

Impact de la polypathologie dans la prise en charge du cancer : expériences de patients migrants africains et non migrants et de médecins généralistes en France – Programme INCA
(Annick Tijou Traoré)

L’objectif de ce projet de recherche vise à décrire et à analyser, d’un point de vue qualitatif, le vécu et le processus de gestion de la polypathologie, dans l’expérience des patients âgés atteints d’un cancer et des médecins généralistes (MG) qui les accompagnent dans leur suivi médical. La question centrale est de saisir la manière dont les patients et les médecins généralistes, chacun à partir de leur positionnement et en interaction, pensent et gèrent l’articulation entre les pathologies, en fonction de quelles attentes et priorités, de quelles difficultés, avec quelles déclinaisons pratiques et quel(s) effet(s) sur la prise en charge du cancer. Nous souhaitons appréhender la perception, le vécu et le travail de gestion de la polypathologie en interaction avec trois principaux niveaux. Tout d’abord, nous adopterons une démarche de contextualisation basée sur la quotidienneté et qui se décline par la prise en compte du côté des patients, de leur cadre quotidien d’existence sociale et matérielle et du côté des MG, de leur contexte quotidien d’exercice professionnel. En outre, le vécu et les pratiques de ces différents acteurs par rapport à la prise en charge d’un cancer seront mis en lien avec leur manière respective de penser et de gérer l’articulation entre les pathologies. Enfin, nous pensons que la gestion de ces maladies concomitantes se construit également dans l’interaction avec la définition (théorique et pratique ; stable ou instable) des limites que chacun de ces acteurs attribue à son propre champ d’intervention. Ce qui soulève la question du rapport à l’autonomie du patient, la conception qu’il en a, et les déclinaisons pratiques qui en découlent, de son propre point de vue et de celui du médecin généraliste.

Le recueil de données s’appuiera essentiellement sur des entretiens semi-directifs approfondis et enregistrés et répétés. La population enquêtée concernera des patients d’origine française et des patients originaires d’Afrique subsaharienne âgés de 75 ans et plus, et atteints d’un cancer (prostate, sein), d’un diabète ou d’une hypertension artérielle avec complication cardiaque. Elle concernera aussi des médecins généralistes ayant dans leur patientèle des patients atteints d’un cancer, d’un diabète ou d’une hypertension artérielle avec complication cardiaque. Deux terrains d’enquête ont été retenus : les zones de Bordeaux et de Poitiers.

Cette recherche sera réalisée en collaboration avec deux autres équipes de recherche : l’équipe du Professeur P. Soubeyran (Projet Priority) et celle de Béatrice Jacques, sociologue à l’Université de Bordeaux.

 

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