LAM - Les Afriques dans le monde

AXE 3 — IMAGINAIRES, CIRCULATIONS, MÉDIATIONS

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Responsables : Daouda Gary-Tounkara & Maëline Le Lay

 

L’objectif de cet axe est d’analyser de manière pluridisciplinaire et historicisée les liens complexes entre culture, configuration identitaire et création au sein des Afriques qu’il s’agisse du continent même, de ses îles, ou de la Caraïbe. Cette dernière ne constitue pas seulement une sorte d’extension spécifique de l’Afrique à un moment donné mais aussi une source d’influence qui contribue à la fabrique continue de l’Afrique par des phénomènes de circulations, de transferts et de médiations. Il s’agit en somme d’interroger les imaginaires – du voyage, de l’Autre, de la langue, du patrimoine et des arts – sans cesse réactualisés à l’occasion des diverses circulations des individus et des groupes, des médiations des savoirs et des pratiques.

Nous ambitionnons ainsi d’analyser les productions artistiques, culturelles, patrimoniales et mémorielles dans leur dimension politique, historique et symbolique. La centralité du terrain irrigue nos interrogations et travaux dont l’objectif reste de décrypter et de traduire les systèmes de signes au sens large : langues, langages, discours, savoirs, textes, performances, images… Que disent-ils de l’évolution des sociétés africaines et de celles d’origine africaine, lointaine ou récente ? En quoi ces sociétés permettent-elles de repenser dans le même temps les systèmes de signes en question ? Sans être exclusive, une de nos approches problématiques commune consiste à mettre en lumière les processus d’intermédialité (Müller 2006) ou de passage d’un médium à l’autre à l’œuvre dans les situations telles que les contextes de performances au sens large, les cadres diasporiques et migratoires, les bricolages de mémoire ou de patrimoine au regard de l’histoire, les interactions autour des circulations de savoirs et de pratiques religieuses entre autres, entre les individus et leur environnement appréhendé dans toutes ses dimensions, y compris sensorielle. Enfin, les recherches en cours et à venir, ponctuelles et empiriques, relèveront de la réflexion théorique et méthodologique.

A. Circulations, mobilités, migrations

Lieux, médiations et dispositifs. Dans le contexte de globalisation actuelle, que l’on peut faire remonter au passé sans pour autant présupposer un processus linéaire ou irréversible d’interconnectivité des différentes sociétés du monde (Cooper 2005), un des faits marquants réside dans l’accélération des phénomènes de circulations ou d’échanges en tous genres. Un des défis scientifiques majeurs consiste à les analyser finement dans leurs modalités et leurs effets. Analyser, par exemple, les circulations des personnes permet de mieux comprendre aussi celle des biens, idées, savoirs et imaginaires et, donc, d’éclairer les types de connections induites ou non et propres à une société ou à ses composantes ou encore à l’échelle internationale.

On se propose d’éclairer davantage les circulations que l’on peut décliner en mobilités, entendues comme déplacements au sens large, ou en migrations, lesquelles impliquent un changement de lieu de vie, se déploient à différentes échelles, ancrées en des lieux (matériels ou imaginaires), du local au transnational en passant par le régional. Au-delà des catégories (de localités d’origine ou d’arrivée) ou du prisme urbain, les circulations des individus révèlent des lieux de parcours. Inégalement équipés en moyens de transport et de communication, ces lieux restent connectés par les mobilités des personnes et les échanges induits, autant de phénomènes à resituer dans une historicité des relations socio-culturelles. Les échelles s’imbriquent donc dans un jeu de mobilités qui, transcendant ou non le territoire de l’État-nation, révèlent des branchements et réarrangements, bifurcations et itinéraires sinueux, de quoi cartographier les lieux situés au croisement des échanges transnationaux notamment. Elles permettent dans le même temps de repenser la notion même d’échelle et de territoire. Dans un cadre économique productif souvent perçu par les acteurs eux-mêmes en une division rural/urbain, formel/informel, une possibilité parmi d’autres consiste à interroger la reconfiguration des territoires et des réseaux (marchands, religieux, étudiants, artistes, paysans, trafiquants, travailleurs…) à travers les pratiques de mobilité et de migration. De même, si la gestion répressive des migrations est connue – mais demande à l’être toujours davantage du fait de l’accentuation continue du phénomène et de la diversification des dispositifs de contrôle à de multiples échelles–, on connait assez mal la façon dont les circulations de groupes de personnes sont concrètement l’objet d’une médiation ou d’une prise en charge. Inclure les dimensions de genre et d’ethnicité est ici indispensable. Les médiateurs, situés aux interfaces des échanges considérés et disposant d’une capacité à connecter (Manchuelle 1997), peuvent être liés directement ou non à l’État (Lawrance, Osborn et Roberts 2006). Quel est leur rôle précis dans les dynamiques d’échanges évoqués et dans quels lieux et espaces opèrent-ils ? Dans quelle mesure un acteur ou un dispositif matériel tel qu’un port occupe-t-il une position d’interface entre le local et le global ? Quelles en sont les possibilités et les limitations produites à un moment donné dans les dynamiques sociales et politiques ?

Récits et hybridations en « migrance ». On connaît assez bien la littérature de l’exil produite depuis longtemps par des écrivains (Mazauric 2012) ou, plus récemment, celle concernant les réfugiés et migrants en raison de leur traitement politique et médiatique. Toutefois, qu’en est-il des individus ordinaires dans le cadre des interactions quotidiennes ? Comment leurs récits de mobilités/migrations nourrissent-ils les imaginaires des uns et des autres et le désir de voyager (Canut & Mazauric 2014) ? En quoi témoignent-ils aussi de temporalités enchevêtrées, mêlant présent immédiat, passé récent ou lointain, et un futur incertain ? Les Africains transcendent les zones linguistiques géographiquement distinctes (anglaise, française, portugaise, arabe) et au sein desquelles coexistent des langues nationales ou locales que les populations migrantes ou mobiles enrichissent de nombreuses significations symboliques. Ce champ d’étude sociolinguistique reste à approfondir, par exemple, par l’examen minutieux des représentations de la mobilité que se font les acteurs ou par l’étude du processus d’individualisation que révèlent les textes traitant de de la mobilité, y compris la parole des individus. Quels sont les effets d’hybridation observables et que disent-ils des dynamiques de créolisation, d’autant qu’on observe aujourd’hui une accélération des échanges internes et externes dans les Afriques mais aussi vers les Amériques, ou l’Asie ? Vues des Afriques, comment appréhender ces nouvelles mobilités et ses effets au niveau des individus et dans les processus de créolisation et de transferts (Glissant 1996 ; Espagne 2013) ? En quoi ces mouvements de population qui échappent largement aux anciens tropismes de la première phase post-coloniale – de l’ancienne colonie vers son ancienne métropole – sont-ils différents des précédents et produisent-ils des imaginaires différents ? Contribuent-ils à la production des États, ne serait-ce que par le biais de leurs imaginaires distillés dans les sociétés d’accueil ? Cette production peut, par exemple, s’appuyer sur une institutionnalisation déguisée de référents culturels ou néo-culturels ou linguistiques qui, en retour, réinterrogent la « nation » et son État dans un contexte de globalisation.

Diasporas. L’étude des circulations concomitantes aux hommes, qui se déplacent avec leurs savoirs, imaginaires individuel et collectif, révèle des mémoires sans cesse réactualisées en fonction des besoins du moment et non pas forcément en fonction de la véracité des faits historiques. À ce titre, les diasporas constituent une entrée et une échelle d’analyse intéressante pour appréhender les changements en cours et les logiques décrites plus haut. La notion polysémique de diaspora (Cohen 1997), discutée depuis longtemps dans la Caraïbe, zone de dispersion par excellence, est-elle applicable aux contextes africains où vivent très majoritairement les migrants et où existent des communautés « étrangères », sans cesse renouvelées par des apports extérieurs, africains ou non, dès avant la colonisation ? En quoi constitue-t-elle une ressource renouvelée pour les États, les groupes et les individus impliqués dans les processus migratoires ? Quelles en sont les conséquences culturelles, politiques et les effets sur les configurations identitaires, y compris ethniques (Brubaker 2001) ?

B. Productions artistiques, pouvoirs et citoyenneté

Il s’agit d’interroger la capacité des acteurs locaux à inventer dans les domaines verbal, plastique et musical, en partant du présupposé selon lequel tout processus de création est localisé et suppose l’articulation entre des acteurs multiples qui réinterprètent et re-fabriquent à leur manière textes et objets. La création culturelle est toujours et partout une affaire de bricolage, de récupération, de détournement et d’appropriation par les acteurs comme par le public. Ainsi, les pratiques et les produits culturels sont l’un des champs d’investigation dans lesquels il est possible de découvrir des représentations sociales, notamment du politique (de la société, de son organisation, de ses hiérarchies) et des codes symboliques qui « épaississent » les points de vue des acteurs et les manières dont ils sont transmis. L’anthropologie des textes, telle celle de Johannes Fabian (Fabian 1990) s’intéresse à l’ensemble des textes produits et diffusés autrement que sous forme de publication, par exemple aux textes « performés » lors d’improvisations dramatiques. Elle comprend aussi l’observation des processus sociologiques de création de ces textes via l’écriture et la performance ainsi que leurs implications sociolinguistiques. Il s’agit dans cette perspective de considérer la littérature et les arts comme des dynamiques en mouvement portées par des acteurs sociaux, une construction en train de se faire par rapport à la société où ils naissent et se développent, comme un corpus d’objets artistiques (textes, musiques, images), parfois peu visibles mais souvent très expressifs, qui nous disent autrement les lieux et les actes d’une société donnée, c’est-à-dire sur un autre mode que ceux employés dans le discours médiatique ou politique.

Performance et citoyenneté. La notion de performance est très extensive (Biet & Schechner 2008) : si elle s’applique le plus souvent aux productions culturelles, elle vaut aussi bien pour le politique, l’économique ou le social ; elle est le résultat de l’application et de la mise en scène, dans des systèmes de contraintes donnés de l’agency des acteurs sociaux, qui se déploie dans les interactions les associant ; la création laisse des traces que l’on trouve notamment dans les pratiques et les productions culturelles (au sens le plus large du terme, y compris, par exemple la religion, mais ce peut être aussi le travail sur l’espace). Les représentations que se font les acteurs sont un domaine indispensable d’investigation pour comprendre comment ils se positionnent dans la société où ils vivent, comment ils y estiment leur capacité d’action et la mettent ou non en œuvre. C’est à partir de ces savoirs que l’observateur peut construire sa propre compréhension des représentations des acteurs et de leur société. Là aussi, on revisitera la notion de citoyenneté telle qu’elle se donne à lire dans les productions artistiques et culturelles qui offrent une vision alternative ou critique du « nous » et du « eux », somme toute, qui propose d’autres imaginaires politiques.

Productions artistiques, pouvoirs et réception. Les « mondes de l’art » (Becker 2006) sont articulés entre eux par une chaîne de coopération, autant de rouages du pouvoir qui organisent les interactions au sein des milieux permettant la création, la distribution, la diffusion des productions artistiques et garantissant leur réception. Partant du constat que le milieu artistique dans sa globalité est ainsi structuré par des rapports de pouvoir, comme l’a montré Bourdieu (1992) pour le champ littéraire, c’est dans cette perspective que l’on appréhendera la vie littéraire (Halen & Fonkoua 2001). On s’attachera à identifier les processus d’intégration et d’exclusion du champ, les dynamiques d’autonomisation de la sphère littéraire via un ensemble de stratégies auctoriales singulières, ainsi qu’à éclairer les mécanismes de la légitimité et de reconnaissance à l’œuvre dans le domaine des arts visuels (Heinich 2005).

L’étude du paradigme humanitaire dans l’espace public comme sur la scène artistique, offre un cas d’espèce pertinent pour interroger la dimension foncièrement politique de la création artistique contemporaine en Afrique. Le paradigme « humanitaire », ici entendu comme cadre institutionnel et discursif qui tend à formater la création artistique, semble désormais prévaloir sur les scènes d’Afrique. De plus en plus nombreuses sont les ONG et institutions internationales qui ont recours aux artistes (des arts de la scène comme du cinéma et de la littérature écrite) pour sensibiliser les populations ciblées par leurs actions. Et réciproquement, on observe que les artistes sollicitent de plus en plus les ONG et ce, parfois indirectement, par exemple en élaborant leurs créations en fonction de cet agenda humanitaire. L’agency des artistes étant, dans ce registre de l’« art humanitaire », en permanence mise à mal, on peut s’interroger sur les stratégies narratives et esthétiques auxquelles les artistes recourent pour affirmer néanmoins leur autorité artistique et revendiquer une légitimité. La création de textes inédits est-elle initiée dans des langues et des langages différents (vernaculaires et nationaux) en fonction des différents lieux de diffusion dans l’espace public ?

Se pose également la question de la réception des pratiques artistiques par les spectateurs et les citoyens. En effet, les producteurs, d’où qu’ils viennent (monde humanitaire, « coopérants », autodidactes) identifient au préalable un public ciblé, tout en n’étant pas toujours attentif à son « horizon d’attente » (Jauss 1967), ainsi qu’à la manière dont ces pratiques intermédiales s’inscrivent dans l’espace public. Si ces initiatives en matière de création artistique et de valorisation des artistes peuvent, à première vue, donner l’impression d’être aussi improvisées qu’informelles et disséminées, l’organisation de festivals – d’arts de la scène et d’arts visuels –, phénomène ancien (Ficquet & Vincent 2014) mais de plus de plus en plus fréquent sur le continent depuis une vingtaine d’années, participe d’un processus de codification de ces formes artistiques et par là-même, de légitimation de ces genres, tant localement par le public et la « gouvernance » nationale ou régionale, qu’à un niveau plus global par les institutions internationales.

C. Configuration identitaire et lectures du passé

Patrimonialisation, patrimoines. Patrimoine et patrimonialisation sont des termes qui renvoient d’emblée à des cérémonies et des célébrations ainsi qu’aux musées et autres vestiges historiques, censés contribuer à une lecture d’un passé commun et à réaffirmer un sentiment d’appartenance. On observe, en effet, une inflation patrimoniale qui dévoile des crispations identitaires et des appropriations mémorielles qu’engendrent, dans des contextes nationaux variés, des patrimonialisations sensibles sinon conflictuelles, sous l’effet de dynamiques diverses et parfois contradictoires. Le patrimoine est alors politisé, devenant un symbole d’identités en affrontement. Pourtant ces notions procèdent d’une invention de la « tradition » (Ranger 1984). La tradition patrimoniale sur nos terrains semble s’être réalisée en suivant la trajectoire d’une autre notion bien connue et controversée : celle de la « greffe de l’État » (Bayart 1996). La valorisation du patrimoine y est souvent d’impulsion globale, donc internationale, ou prend naissance dans le cadre de la circulation de normes et de modèles entre le Nord et le Sud, relayés localement, appropriés ou non, par les sociétés. Outre les enjeux de labellisation, penser le patrimoine comme levier de « développement » revient en fait à reformuler une distinction entre le « patrimoine » et les « processus de patrimonialisation » : d’un côté, le patrimoine recouvre les politiques d’identification, de valorisation et de conservation telles qu’elles sont pensées et/ ou définies par les milieux de la conservation, les politiques des gouvernements, les agences ou les institutions internationales ; de l’autre, l’étude des processus de patrimonialisation renvoie à la manière dont les sociétés « patrimonialisées » s’approprient au quotidien leurs héritages visibles et invisibles, ainsi qu’aux manières dont elles composent avec ce patrimoine dans des rapports pouvant être consensuels et conflictuels. Dans cette perspective, le patrimoine recouvre un sens plus élargi, puisqu’il s’agit aussi de mettre à jour la manière dont les sociétés pensent et gèrent leurs différents héritages historiques.

Mémoires, archives, histoire. Cet élargissement côtoie forcément les recherches sur la mémoire qui embrassent un large champ d’interrogations toutes relatives à la manière dont les sociétés, les groupes et les individus créent des régimes de représentations du passé. Quels sont alors les liens entre, d’un côté, la création patrimoniale actuelle qui relève de politiques volontaristes pour doter le passé d’un statut particulier et, de l’autre, les strates accumulées de l’expérience historique auprès des groupes et des individus ? En d’autres mots, quels rapports s’instaurent entre l’acte de « faire patrimoine » et les expressions mémorielles de la condition historique transportée/transmise par les institutions, les groupes et les individus et qui ne relèvent pas seulement de la compétence de « dire le passé » mais aussi de l’incorporation du passé lui-même et de ses différentes archives ? Dans un contexte de « crise de l’histoire » (Dosse 1987) où des lectures plurielles, alternatives, concurrentes, du passé sont en jeu, quels usages des mémoires et de l’histoire observe-t-on ? Les sociétés de la Caraïbe et des Afriques restent tiraillées entre des interprétations conflictuelles du passé et les tentatives des États, plus ou moins stables, de construire un « régime moderne d’historicité » (Hartog 2002). Comment interpréter cette tension à la lumière du « présentisme » ambiant, brouillant à la fois les mémoires, l’histoire et l’imagination politique ?

Ce projet est conçu comme un cadre de cohérence, partagé par l’ensemble de l’Unité actuelle, il se veut dynamique, et, comme pour le précédent projet, de futurs collègues pourront s’y intégrer. Il s’agit d’une structuration scientifique de nos approches, selon une démarche interdisciplinaire. Les axes sont conçus de manière transversale et les chercheurs pourront se retrouver dans l’un ou l’autre, deux, voire les trois, selon leurs thématiques.

 

LES PROGRAMMES DE L’AXE 3

Ce que l’art fait à la citoyenneté. Processus de citoyenneté et configurations mémorielles dans les arts de la scène (théâtre et musique) - Projet CRA 2017-2020
(Maëline Le Lay, avec Armelle Gaulier,)

Partant du constat d’une société française en état « post-traumatique », arrimée à des terrains aquitains, français et africains travaillés dans des allers retours d’un continent à l’autre, cette recherche transdisciplinaire se propose d’initier une réflexion croisée (entre chercheur-e-s et artistes) sur la construction de la citoyenneté et l’impact du traumatisme sur ce processus. Il s’agira d’analyser les différentes modalités de gestion du traumatisme et de l’héritage mémoriel pour construire collectivement le vivre-ensemble, en partant de l’Afrique des Grands Lacs, RD Congo, Rwanda, Burundi) et de ses diasporas en régions Aquitaine, Midi-Pyrénées et Île- de-France. Il s’agit de voir comment l’écriture collective de paroles à propos d’expériences traumatiques telles que l’exil et l’extranéité ou encore les violences meurtrières (guerre, génocide, attentats), peut contribuer aux processus de réparation et ainsi participer à la construction de l’ « en-commun ».

Projet de recherche adossé au séminaire « Pratiques artistiques contemporaines d’Afrique : formes et enjeux politiques » (voir rubrique séminaires).

Groupe de réflexion sur les mobilités
(Daouda Gary-Tounkara, Salim Chena, Alice Corbet, Chantal Crenn, Anthony Goreau-Ponceaud, Kamala Marius Gnanou)

L’objectif de ce groupe informel est de structurer à Bordeaux une équipe de recherche comparée et documentée sur la notion de mobilité en Afrique et ailleurs, à travers le cas d’individus à la trajectoire singulière et mal connue : réfugiés, déplacés, exilés, expulsés. À partir de champs disciplinaires variés (sciences sociales et humaines, santé et médecine), ce groupe étudie, par exemple, les manières d’habiter – physiquement, socialement, symboliquement – des individus dans la mobilité, ainsi qu’à tester des méthodologies pluridisciplinaires. Dans un contexte de « mondialisation contradictoire », où les biens circulent aisément, de plus en plus d’individus sont eux entravés dans leur mobilité et leur vie quotidienne, voire contraints à l’immobilisme. Dans ces conditions, comment ces individus habitent-ils ou réinvestissent-ils concrètement le déplacement et les lieux dans lesquels ils s’installent ou dans lesquels ils sont confinés, parfois depuis plusieurs générations ? Quelles relations entretiennent-ils avec la zone d’origine, entendue comme le lieu de socialisation de l’individu ?

Mondes Caraïbes et transatlantiques en mouvement
(Christine Chivallon)

Programme avec le Sir Arthur Lewis Institute of Social and Economic Studies (SALISES, Jamaïque), le Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe (CRPLC, Université Antilles- Guyane, Martinique), le Yesu Persaud Centre for Caribbean Studies de l’Université de Warwick, l’Université d’Oxford et le Centre international de recherche sur les esclavages (CIRESC) et la FMSH.

La Caraïbe forme un ensemble dont la diversité et l’hétérogénéité des dynamiques sociales, politiques, culturelles interrogent avec une acuité particulière de nombreux phénomènes au fondement de la modernité occidentale et de son devenir, dans le rapport intrinsèque que celle-ci entretient avec la colonisation et dans la manière dont le sujet colonial et postcolonial en est venu à reconfigurer le projet moderne. Cette spécificité qui appelle une focale resserrée sur la Caraïbe, n’atténue cependant pas les résonnances, en d’autres lieux, de l’expérience si particulière de l’esclavage transatlantique et de ses prolongements, au cœur de ce qu’Achille Mbembe a pu nommer les « démocraties esclavagistes ». C’est ici que les Nations modernes expérimentent leurs premières constitutions basées sur les droits du citoyen sans pour autant dire le soubassement profond qui est le leur, à savoir la matrice esclavagiste. Les espaces transatlantiques sont tout à la fois ceux du choc des cultures, de la rencontre des contraires, de l’explosion des prétentions de la modernité, de la critique ininterrompue des faux universalismes. Ce sont des espaces de connexion et de circulation rompus à une confrontation intime avec l’exercice de pouvoirs les plus déshumanisants. Depuis le chaos originel de la conquête, de nouveaux modes de pensée ont émergé tels que les a abordés Serge Gruzinski, en tant qu’ensembles animés par une aptitude à transformer et critiquer les héritages de la colonisation, selon « des capacités d’invention et d’improvisation qu’exige la survie dans un contexte extrêmement perturbé, composite (indo-afro-européen) et sans précédent ». Le programme « Mondes caraïbes et transatlantiques en mouvement » a pour objectifs d’interroger la longévité et le renouvellement de ces dynamiques au sein des espaces transatlantiques et post-esclavagistes dont la Caraïbe forme le cœur. Autant la production des savoirs informés par une telle condition historique que leur circulation et leurs espaces de références entre Afrique, Amérique et Europe retiennent l’attention. Tout thème, tout questionnement – qu’il s’inscrive dans le champ des études littéraires, artistiques, musicologiques, sociologiques, politiques, anthropologiques, géographiques… – est privilégié à partir du moment où il offre les matériaux permettant de décrypter les formes sociales qui médiatisent un rapport au monde dans le contexte (post)esclavagiste. Dans une perspective comparatiste, ce questionnement est élargi autant aux strates sociales qui se sont surajoutées au socle historique fondateur (notamment au travers des migrations successives) qu’aux sociétés créoles fondées hors de l’espace atlantique (océan Indien notamment).

ANR « Alter-histoires orales alternatives dans la Caraïbe (xixe-xxie siècles) », 2014-2017
(Dimitri Bechacq CRPLC, Martinique, avec Christine Chivallon)

Cette ANR résulte de la collaboration avec le CRPLC dans le cadre du « Programme France Caraïbe ». Le projet ALTER porte sur la constitution et la transmission d’histoires orales alternatives de figures, de lieux et d’événements en marge des historiographies et des dispositifs autorisés, en Haïti, dans les Antilles françaises et à partir de ces territoires, du xixe au xxie siècles. Son principal objectif est de reconstruire les connaissances historiques des acteurs par l’examen d’histoires orales témoignant de la construction de figures de référence et de la perception de moments de rupture, dont la singularité passée nourrit la lecture de situations sociopolitiques contemporaines. À partir de cet objectif, ALTER ambitionne de faire entrer dans le champ scientifique l’analyse de savoirs et des pratiques qu’ils orientent, à partir de leur capacité à construire, à transmettre et à mobiliser des récits mémoriels.

Afrique de langue officielle portugaise et lusophonies
(Chloé Buire, Michel Cahen, Vincent Foucher, Rozenn Nakanabo Diallo, Jeanne Vivet)

L’Afrique de langue officielle portugaise ne constitue pas, en soi, un axe ou sous-axe de recherche, et les membres de LAM qui travaillent sur cette aire post-coloniale se répartissent entre les divers axes et projets de recherche de LAM. Cependant, elle mobilise des connaissances spécifiques (à commencer par la connaissance de la langue portugaise) et il est donc utile de citer les collègues qui travaillent spécifiquement ou notamment sur elle, ce qui peut intéresser les étudiants.

Cinq membres de LAM sont ainsi concernés :

-  Chloé Buire (CR, CNRS), travaille notamment sur les mutations urbaines en construction des identités politiques en Angola et en Afrique du Sud ;

-  Michel Cahen (DR, CNRS), est historien de la colonisation portugaise contemporaine en Afrique et analyste politique des pays africains de langue officielle portugaise ;

-  Rozenn Nakanabo Diallo (MCF, Sciences Po Bordeaux), est spécialiste de la construction négociée de l’État et travaille notamment sur les « politiques de la nature » au Mozambique ;

-  Vincent Foucher (CR, CNRS), travaille notamment sur la crise permanente en Guinée-Bissau. 

-  Jeanne Vivet (MCF, UBM) est spécialiste des mutations urbaines au Mozambique et des familles transnationales au Mozambique, en Angola et au Portugal. Elle est actuellement détachée à l’Ambassade de France au Mozambique.

Michel Cahen travaille, relativement aux questions coloniales, sur les spécificités de l’empire portugais de 1878 (fin de l’esclavage) à 1975 (indépendances des cinq colonies africaines), tout en récusant qu’il s’est agi d’un colonialisme de « nature » différente. Son travail vise précisément à réintégrer l’impérialisme portugais dans la famille des impérialismes européens. Il mène depuis plusieurs années des recherches sur les émeutes paysannes au Mozambique des années 1930 aux années 1960 et leur relation à l’anticolonialisme et au nationalisme. Relativement à la période post-coloniale, il travaille en particulier sur l’expression politique des marginalités produites notamment par les politiques de modernisation autoritaire menées par les mouvements anticolonialistes au pouvoir depuis 1975 et sur les cultures politiques. Plus généralement, il a engagé une réflexion critique sur les théories du postcolonial (anglo- saxonne) et de la colonialité (latino-américaine), notamment au regard de leur signification en Afrique. Il a été titulaire d’une chaire Lévi-Strauss à l’Université de São Paulo de novembre 2012 à octobre 2013 (pour le programme « Du colonial à la colonialité »). Il est co-animateur (avec P. Zimmermann) de la Filière intégrée franco-portugaise entre Sciences Po Bordeaux etla Faculté d’économie de l’Université de Coimbra, de la convention entre Sciences Po Bordeaux et l’Université publique du Cap-Vert et encadre régulièrement des étudiants mozambicains, angolais, capverdiens et brésiliens de master et de doctorat.

Depuis le 1er septembre 2015, M. Cahen est mis à la disposition de la Casa de Velázquez (Madrid) comme membre associé de l’École des hautes études hispaniques et ibériques, en résidence à Lisbonne où il est chercheur visitant à l’Instituto de Ciênciais Sociais. Cet « éloignement » ne l’empêche pas de diriger chaque année des étudiants de master et de doctorat à LAM.

Usage des NTIC et dynamique des micro et petites entreprises informelles en Afrique de l’ouest – Projet LAM Orange Lab
(Jean-Philippe Berrou, LAM avec Thomas Eekhout, François Combarnous, GREThA et Kevin Mellet, Orange Lab)

Si l’Afrique est en moyenne la région du monde la moins développée en termes de TIC, non seulement les situations sont très hétérogènes au sein du continent, mais surtout les dynamiques récentes associées à la croissance très forte que connait le continent depuis le début des années 2000 témoignent de changements rapides dans le domaine. Ainsi en est-il de la très forte pénétration de la téléphonie mobile et du take-off de l’abonnement haut débit pour portable. La pénétration du mobile dans le continent est quatre fois supérieure à celle d’Internet. Les canaux d’utilisation d’Internet différent ainsi de ceux observés historiquement et actuellement dans les pays développés. L’engouement autour de ces outils n’est pas sans raison. Une large littérature en science sociale présente les NTIC comme un élément catalyseur pour la croissance et le développement des pays d’Afrique. L’expansion de ce phénomène modifie non seulement les marques du paysage urbain, mais est aussi à l’origine de changements profonds des pratiques entrepreneuriales des secteurs les plus modernes aux acteurs de l’économie informelle. Les marchés d’Afrique subsaharienne restent en effet encore fortement dualistes. Il y a coexistence d’une grande majorité de travailleurs indépendants et de petites et micro- entreprises informelles avec un petit nombre de grandes entreprises (souvent étrangères ou publiques) opérant dans le secteur des matières premières et l’industrie extractive. Si les unités de production informelles sont les plus nombreuses (il n’est pas rare qu’elles représentent près de 80 % de l’emploi non agricole), elles souffrent d’un déficit de productivité considérable (du fait de contraintes tant internes qu’externes).

Dans cette perspective, le développement des Nouvelles technologies de l’information et de la communication peut être de nature à offrir des solutions innovantes et adaptées aux unités de production informelles (en termes d’accès à l’information, de gestion de leurs activités…) afin de répondre au double défi de leur promotion (soutien à ces activités pour d’améliorer leur productivité et renforcer leur contribution à la création de richesse) et de leur formalisation (fiscalité, respect des normes et réglementations). Ce projet se donne pour objectif de : (i) comprendre les usages et les pratiques numériques actuelles au sein des MPE informelles (en termes d’outils, de modalités d’usages, d’intensité d’usage…) et la manière dont ces usages se positionnent par rapport aux modalités habituelles de coordination amont/aval de ces MPE ; (ii) d’évaluer l’impact de ces TIC sur le fonctionnement et la performance des unités de productions informelles (productivité, chiffre d’affaires, taille, rapprochement des partenaires commerciaux, accès au crédit…) ; (iii) dans le débat sur la formalisation du secteur informel, les TIC ouvrent la voie à des formes de e-regulation (e-governement, e-régularisations…), une réflexion sera conduite sur ces enjeux entre NTIC, informel et politiques publiques. Deux aspects centraux sont ici retenus, la bancarisation et la taxation des UPI via les TIC.

Genre, travail mobilités et études féministes postcoloniales
(Élisabeth Hofmann & Kamala Marius Gnanou)

La réflexion théorique sur les études féministes postcoloniales doit être poursuivie en renforçant l’hypothèse selon laquelle il existe des constructions de genre de l’espace géographique. D’un point de vue théorique reste une question essentielle. En quoi la dialectique masculin/féminin du rapport à l’espace peut-elle trouver dans « l’intersectionnalité » (le genre, la classe, la race, âge) un nouvel horizon ? Comment les pratiques, les processus de domination et/ou de différenciation (sociales, sexuelles, spatiales) constituent-ils des agencements singuliers aux lieux, aux territoires, aux temps ? Quelles nouvelles normes ou catégorisation de genre à l’espace se construisent ou a contrario se dissolvent dans d’autres (discriminations, transgenre…) ? Un questionnement a émergé spécifiquement, celui des mobilités féminines de travail qualifié (santé et services informatiques) et leur impact sur les relations de genre. Les couples public/ privé, productif/reproductif peuvent être questionnés sous un angle nouveau, afin de saisir les stratégies de contournement ou d’innovation des femmes mobiles de plus en plus qualifiées. Cette perspective genrée des mobilités féminines de travail qualifié nécessite de nouveaux outils théoriques et conceptuels.

Génocides
(Hélène Dumas, avec le Mémorial de la Shoah)

Hélène Dumas, historienne spécialiste du génocide rwandais, a suivi les procès communautaires gacaca au Rwanda. Elle s’est engagée maintenant dans une recherche visant à restituer son historicité à l’expérience des victimes et des survivants du génocide des Tutsi. Partant de l’événement liminal du printemps 1994, elle s’attache à reconstituer les mémoires historiques, les savoirs médicinaux et les pratiques de résistance permettant de rendre intelligible le comportement des victimes et des sauveteurs, loin de toute passivité victimaire. Pour la réalisation de ce travail, de longs séjours au Rwanda sont nécessaires. Elle participe donc à l’inventaire d’une masse archivistique exhumée des bureaux préfectoraux à la faveur de la constitution de monographies régionales sur l’histoire du génocide des Tutsi. En plus de cette plongée aux archives, un patient travail d’histoire orale est en cours sur l’expérience spécifique des femmes survivantes. Ces recherches s’inscrivent dans une collaboration étroite avec les autres spécialistes de l’histoire des génocides et des crimes de masse du XXe siècle au sein du Mémorial de la Shoah à Paris.

 

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