LAM - Les Afriques dans le monde

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De l’Afrique (noire) aux Afriques (dans le monde)…

C’était devenu une sorte de private joke entre CEANiens (entendez membres de l’ex-CEAN) : « c’est quoi au juste l’Afrique « noire » ? « Ça existe encore ? ». A vrai dire, chacune et chacun connaissaient la réponse et savaient bien que cette référence à l’Afrique « noire » avait depuis belle lurette perdu de sa pertinence… Si tant est qu’elle en ait jamais eu une. Les plus anciens (se) rappelaient, comme pour s’amuser à entretenir un soupçon de doute, que le Centre d’étude d’Afrique « noire » avait été créé en 1958, dans un contexte — celui de la colonisation finissante — tributaire encore de la pensée géopolitique coloniale et de sa vision binaire du continent africain : Afrique « noire » contre Afrique « blanche » ; Afrique du Nord vs Afrique subsaharienne ; gens de la forêt par opposition à ceux de la savane… Bien sûr, les présupposés idéologiques à l’origine de ces distinctions n’échappaient pas aux CEANiens « historiques », pas plus d’ailleurs qu’aux autres. Mais enfin quoi, le « Centre » avait une longue histoire (n’avait-il pas célébré par un grand colloque international ses cinquante ans en 2008 ?), il avait formé  quelques générations d’africanistes et son acronyme était devenu une sorte de label connu de Johannesburg à Nouakchott, et de la Pointe des Almadies à Maputo (toute fausse modestie mise à part bien entendu !) … Certes, tout CEANien, « historique » ou « rallié », avait un jour ou l’autre fait l’amère expérience de devoir décliner en anglais le nom de son laboratoire : « Centre for the Study of Black Africa » et celle, plus cruelle encore, de répondre laborieusement à la question mi amusée mi ironique qui ne manquait pas de venir : « But what do you mean by ‘Black’ Africa ? ». Mais au total, pourquoi donc changer une « équipe qui gagne » ?

Parce qu’en dépit de tout – l’héritage historique et scientifique, la perte de visibilité que pouvait engendrer le changement de dénomination, l’attachement affectif à l’institution —, l’inéluctabilité de la mutation faisait son chemin. On était dans la seconde moitié des années 2000 et le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur se débattait dans la énième réforme de son histoire, celle qui, bien évidemment, allait tout changer (une fois de plus !). Le maître mot en était « recomposition » : les unités du CNRS étaient ainsi sommées de se « recomposer », de fusionner entre elles pour créer des ensembles de « masse critique » suffisante, certaines disparaissaient ou étaient menacées de disparaître, d’autres, selon le jargon administratif du CNRS, se retrouvaient en restructuration, prélude le plus souvent à leur fin programmée… Le site académique bordelais était, comme les autres, touché par cette effervescence, entretenue par la récurrence des rumeurs les plus alarmistes. Et, comme les autres UMR du site, le CEAN devait affronter les contraintes d’un environnement institutionnel profondément déstabilisé. Pour lui, le choix était simple : soit se résoudre à disparaître en tant qu’UMR propre au sein d’un grand regroupement interne à Sciences Po Bordeaux, soit transformer la contrainte en opportunité en se faisant le moteur d’une reconfiguration du dispositif non seulement bordelais mais aquitain de recherche et de formation sur l’Afrique, en vue d’en faire un des deux pôles majeurs (avec Paris) de l’africanisme universitaire français.

Facile à dire, difficile à faire. Car il a fallu en surmonter des obstacles pour y arriver : les réticences, pour ne pas dire plus, des tutelles, la frilosité de certains partenaires potentiels, la condescendance teintée de mépris de quelques poids lourds institutionnels prompts à dégainer leur pistolet sitôt qu’était prononcé le mot « Afrique » …et par-dessus tout, les inquiétudes légitimes des CEANiens, tous personnels confondus, face à l’incertitude. D’autant qu’il n’y avait pas unanimité, au sein de l’équipe, quant au cap à prendre. Ce goût pour le débat d’idées, qui ne va pas toujours sans âpreté, était d’ailleurs la marque de fabrique du CEAN et s’est transmis à LAM : il en constitue la culture de laboratoire. C’est dire si les discussions furent rudes parfois, tendues souvent, difficiles toujours, avant d’accoucher, par un vote démocratique, de la décision d’aller vers la reconfiguration… donc de saborder le CEAN et, avec lui, la référence mi séculaire à l’Afrique « noire ». 

La suite est une longue histoire : de rapprochement avec les partenaires potentiels (et d’abord nos amis palois du Centre d’étude et de recherche sur les pays d’Afrique orientale, mais aussi ceux de notre environnement immédiat – géographes, littéraires, anthropologues, historiens… — de mise au point d’une méthode de travail, de lobbying auprès des tutelles et des collectivités locales pour les convaincre de l’utilité d’un « grand » centre d’études africaines en Aquitaine, et, surtout, de longues et fiévreuses discussions pour accoucher d’un projet scientifique ambitieux et fédérateur des nombreuses disciplines représentées au sein de… LAM.

Le changement s’est voulu double. Il s’est d’abord inscrit dans le passage de l’Afrique au singulier aux Afriques (avec un « s »). Au-delà de la référence à la diversité des sociétés africaines, le pluriel signale aussi un changement de périmètre. Les Afriques, ce n’est pas seulement l’Afrique subsaharienne dans ses contrastes ; c’est aussi ces « autres » Afriques que sont le Maghreb, les sociétés issues de la traite négrière, les diasporas noires, les Caraïbes… Un monde dans le monde global, qui dessine désormais les nouveaux horizons géographiques des recherches menées à LAM.

Il s’est ensuite incarné dans le renversement des perspectives : ces Afriques sont appréhendées comme une fenêtre sur le monde global ; elles nous racontent ses dynamiques, ses tensions et ses contradictions. C’est la globalisation vue des Afriques et non plus l’Afrique perçue comme sujet passif de la globalisation. Telle est la signification des Afriques « dans le monde », qui est aussi une invite au décentrement du regard.

Les Afriques dans le monde donc. Soyons francs : il n’est pas certain que cette nouvelle dénomination soit davantage compréhensible pour nos collègues anglophones ou lusophones que ne l’était celle de CEAN. Le temps ayant fait son œuvre, le directeur que j’étais au moment des faits peut reconnaître publiquement qu’il aurait préféré une autre dénomination, plus « classique ». Il n’a pas été suivi et s’est plié à la règle de la majorité. Au vu du chemin parcouru depuis le 1er janvier 2011, date de création de la nouvelle UMR LAM, il n’en éprouve aucun regret.

 

René Otayek

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