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Le Morne Brabant, île Maurice

À l’île Maurice comme dans de nombreuses sociétés à fondements esclavagistes, un morne est une montagne, surtout définie par un imaginaire qui la lie à une nature peu domestiquée, par opposition aux plaines cultivées dans le cadre des plantations. À Maurice, pourtant, la toponymie courante et officielle préfère « montagne » (Montagne-longue, Montagne-Brise Fer) ; le terme de morne s’applique avant tout, et avec majuscule, à un site unique investi de nombreux enjeux identitaires : le Morne Brabant, masse montagneuse de 550 mètres d’altitude occupant l’essentiel d’une péninsule au sud-ouest de l’île (Carmignani 2006).

Dans le contexte mauricien où la communauté créole (désignant ici les descendants d’esclaves, catholiques et Noirs) apparaît comme minoritaire et largement défavorisée face à la majorité hindoue au pouvoir (descendant des Indiens engagés à l’abolition de l’esclavage), les défenseurs de la cause créole ont beau jeu de souligner le déséquilibre entre une considération de la mémoire de l’esclavage sans commune mesure avec la survalorisation (récente) de la mémoire des autres communautés. Plutôt que les camps de plantation qui auraient pu être vecteurs d’une mémoire de l’esclavage, ou que l’espace urbain (notamment les docks de Port-Louis où travaillèrent une majorité de Créoles), c’est le Morne qui s’est imposé pour cristalliser la mémoire de l’esclavage et de la communauté créole à Maurice.

Maurice est une île sans population autochtone, successivement colonisée par les Hollandais (17ème siècle), les Français (de 1715 à 1810) et les Anglais, avant d’acquérir son indépendance en 1968. Si c’est avec la présence française que l’importation d’esclaves d’Afrique et de Madagascar (mais aussi d’Inde) a explosé, les esclaves de toutes origines ont figuré, avec les Hollandais, parmi les premiers habitants de l’île. Les conditions de vie dans les premières décennies de la toute petite colonie semblent avoir été particulièrement difficiles pour tous, esclaves, mais aussi colons. Les Hollandais choisiront d’ailleurs d’abandonner l’île au profit d’autres escales sur la route des Indes. Selon, la légende, ils auraient laissé derrière eux les esclaves marrons qui leur avaient échappé. Lorsque cinq ans après le départ des Hollandais, les Français prennent possession de l’île, ces marrons forment donc le groupe le plus à même à revendiquer une occupation première du sol mauricien.

Le marronnage semble avoir été une préoccupation constante des autorités coloniales (hollandaises, françaises ou anglaises), ainsi qu’en témoignent les nombreuses chasses aux marrons, et les quelques procès et sentences prononcées. Dès la première semaine de l’arrivée des Hollandais en 1642, soixante de la centaine des premiers esclaves importés « parviennent à s’échapper et se réfugient dans les bois » (De l’Estrac 2007 : 32). Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, les marrons ont cristallisé un imaginaire particulièrement complexe et contradictoire. Qui furent ces marrons ? Des individus fuyant la famine qui règne chez leurs maîtres, et pour qui marronner représente surtout une « stratégie rationnelle de survie » (Vaughan 2005 : 10) ? Des individus en marge d’un projet de colonisation inefficace, vivant plus en milieu urbain que dans les montagnes sauvages du cœur de Maurice (ibid : 172) ? Individus rebuts de la plantation que le maître oblige au marronnage lorsque l’âge ou la maladie les rend inutiles (Teelock 1998 : 181, 219) ? Véritables communautés organisées (dès le 18ème siècle – De l’Estrac  ibid) qui, retranchées dans les mornes, retrouvent leur africanité (patronymes, langue, pratiques religieuses et thérapeutiques) à l’écart du monde blanc des plaines cultivées ? Gangs hiérarchisés, et déjà cosmopolites (ils s’appellent Aaron de Madagascar, Anna du Bengale, Paul de Ceylan, Antoni de Malabar ou Piet de Bali), aux comportements et projets hyper agressifs, qu’ils soient simplement prédateurs ou, au contraire, inspirés par la révolution haïtienne et capables de fomenter des révoltes à la Réunion ou au Cap (Teelock 1998 : 122) ? Il reste très difficile de connaître la réalité du marronnage à l’île Maurice.

Toujours est-il que, face à l’histoire officielle qui ne relève quasiment aucune révolte collective, le marronnage représente la seule trace continue d’une tentative d’échapper à l’esclavage. Encore le marronnage a-t-il très probablement représenté une tentative désespérée, voire ouvertement suicidaire des individus. Ceci explique peut-être pourquoi, ce n’est que très récemment, depuis la construction patrimoniale du Morne Brabant, que les marrons ont cristallisé des enjeux identitaires à Maurice.

C’est le Morne Brabant qui représente, dans l’imaginaire mauricien, le refuge par excellence des marrons. Le symbole reste ambigu : si l’histoire officielle se souvient de quelques déprédations ou violences que les marrons firent subir aux plantations, et si les récentes recherches archéologiques tendent à attester une installation plus pérenne de groupes de marrons, la conscience collective évoque surtout les esclaves en fuite qui se seraient jetés du haut du Morne (pour échapper à leur sort ? pour — une fois morts — retourner vers leur terre ancestrale ?).

Depuis une dizaine d’années, le Morne Brabant est devenu l’épicentre et le symbole d’enjeux identitaires qui, pour faire écho à d’autres politiques mémorielles, ne répondent pas moins à des conditions proprement mauriciennes. L’UNESCO, bien sûr, a joué là comme ailleurs un rôle hélas assez habituel de levier et de surenchère de la revendication identitaire. Et, sans préjuger des intentions réelles des autorités politiques mauriciennes, force est de constater qu’elles ont sous-estimé le potentiel conflictuel de choix patrimoniaux par ailleurs maladroits. En effet, durant les mêmes années 2000 ont été montés les dossiers de candidature de deux sites mauriciens au « Patrimoine mondial de l’humanité ». Rapidement, le Morne s’est trouvé érigé en symbole de l’histoire et de la communauté créoles des descendants d’esclaves, alors que l’autre dossier, au moins symétrique si ce n’est concurrentiel, l’Aapravasi ghat (site de débarquement des « coolies », essentiellement Indiens) symbolisait à Port-Louis l’histoire de la communauté indo-mauricienne. C’est l’Aapravasi ghat qui a été choisi, non sans créer polémiques et aigreurs ; in fine, le Morne sera lui aussi reçu, mais plusieurs années plus tard. La chronologie et le décalage dans la reconnaissance patrimoniale officielle ont amplement contribué à figer l’opposition duelle entre les deux sites et à vouer à l’échec son dépassement dans la représentation patrimoniale d’une possible unité nationale. 

Dans un contexte d’hégémonie politique et culturelle « indo-mauricienne », le projet du Morne se distinguait radicalement du projet de l’Aapravasi ghat, aussi bien d’un point de vue d’esthétique patrimoniale que d’un point de vue symbolique (Chazan & Ramhota, 2009). Autant le ghat matérialise dans la pierre des bâtiments rénovés le contact des individus avec la terre mauricienne, autant le Morne vise, à travers un paysage sauvage et difficilement accessible, à l’évocation du mythe de l’esclave marron, celui qui fuit la plantation pour s’essayer à une liberté précaire et souvent vouée à l’échec et à la mort. À l’Aapravasi ghat, une sculpture (réalisée par un artiste venu d’Inde) représentant l’empreinte des pieds nus de l’engagé débarquant à Port-Louis, symbolise cet ancrage des engagés dans la terre mauricienne. À l’inverse, on prête volontiers au massif montagneux du Morne un profil d’esclave tournant le dos à l’île Maurice et fixant l’Afrique au-delà des mers, symbole de l’impossible ancrage dans la terre mauricienne. En caricaturant les deux démarches, on pourrait dire qu’il s’agit davantage d’une célébration d’une prise de possession de la terre, du côté engagés, et davantage de la célébration d’un martyr, du côté esclaves. N’est-ce pas précisément ce que symbolise le choix respectif des dates commémoratives ? D’un côté, le 1er février célèbre au Morne l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage, fin d’une époque d’exploitation inhumaine et inauguration d’une condition légale qui a si mal répondu aux espoirs soulevés, laissant aujourd’hui encore aux descendants d’esclaves peu d’accès à la terre ou au pouvoir politique. De l’autre, le 2 novembre commémore au ghat l’anniversaire du début de l’engagisme, inauguration d’une aventure, si ce n’est de « colonisation », au moins d’enracinement et de prise de possession de la terre mauricienne, couronnée par l’accès à la terre et à l’hégémonie politique.

Un certain optimisme a cru pouvoir faire coexister les deux projets dans une vision totale de l’histoire mauricienne. Mais tout se passe comme si l’ambition du symbole était trop forte pour ne pas se retourner contre elle, jusqu’à servir et incarner les démons communalistes qu’elle prétend combattre. Lieu de mémoire de l’esclavage vs lieu de mémoire de l’engagisme, Créoles vs Indiens, Catholiques vs Hindous : loin des réalités longtemps partagées par descendants d’esclaves et d’engagés, l’antagonisme duel se durcit au travers des discours patrimoniaux des élites. Lorsque le Père catholique Alain Romaine, défenseur de la cause créole, explique à l’occasion de la célébration de l’abolition de l’esclavage, le 1er février 2010 : « L’heure est venue de faire du Morne une montagne sacrée » (Le Mauricien, 02/02/2010), c’est l’appropriation communaliste d’un lieu de mémoire et l’identification descendants d’esclaves / descendants d’Africains / catholiques / Montagne du Morne qui semblent en bonne voie, et non la mémoire nationale partagée et unitaire. Ainsi, suivant la même logique qui veut que, traditionnellement, les hommes politiques indiens soient présents aux célébrations de l’engagisme à l’Aapravasi ghat, l’invité officiel à la cérémonie des 175 ans de l’abolition de l’esclavage au Morne était l’ex-président du Mozambique (d’où provenaient nombre d’esclaves déportés à Maurice). Ainsi la mémoire patrimoniale transforme-t-elle un lieu de marronnage où se réfugièrent ceux qui fuyaient la plantation en une revendication de racines ancestrales ailleurs qu’en terre mauricienne.

Mathieu Claveyrolas, ethnologue, chargé de recherche au CNRS,
membre du Centre d'Etudes de l'Inde et de l'Asie du sud (EHESS/CNRS, Paris),
Chercheur associé à LAM

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