LAM - Les Afriques dans le monde

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Réenchantement

 

Le désenchantement, aux Antilles, commence avec Le Cahier d’un retour au pays natal qui dès les premiers paragraphes évoque les « Antilles grêlées de petite vérole ». Les îles fortunées, le « parfum exotique » qu’avaient exalté les poètes « doudou » ou Baudelaire, laissent place à « une ville inerte et ses au-delà de lèpres » et à toute une évocation de l’immonde, de l’obscène d’un quotidien hideux. Ce désenchantement est peut-être d’ailleurs plutôt un non enchantement, dans un monde qui, selon le poète du Cahier n’a pas eu de héros, de mythes, de conquérants, ni même de cri : « nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselle », dit-il (p. 38). À cet abaissement, le poète propose de remédier dans un finale très lyrique, « monte, lécheur de ciel », par une érection collective, « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi » (p. 57) qui, cependant ne manque pas d’être paradoxale puisque le poète va « pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit dans son immobile verrition ».

C’est dire que réenchanter le monde ne va pas sans inventer un nouveau langage qui ne saurait être celui du lyrisme du romantisme et emprunte plutôt au surréalisme des images étranges, des oxymores : une immobilité qui tourne, une transparence pour le moins opaque, une altitude dans les profondeurs, bref, une poétique du renversement et de l’alliance des contraires, un chant noir en quelque sorte.

Le désenchantement antillais a cependant continué puisqu’aussi bien ni le poète ni l’homme politique Aimé Césaire, n’auront su créer de nouvelles conditions, refonder le « discours antillais » selon l’expression d’Édouard Glissant, ni les institutions. Les œuvres de Glissant intitulées Malemort ou Mahagony, disent bien la réalité d’un malaise quotidien que l’auteur désigne comme « le rassurant néant, l’absence ronronnante, la crève paisible », dans Le Quatrième siècle (p. 290 les italiques sont dans le texte).

Patrick Chamoiseau, quant à lui, intitule la seconde partie de son roman Chronique des sept misères, « expiration » et la commence exactement au moment de cette « départementalisation » que Césaire, s’il ne l’a pas voulue, a cependant représentée politiquement et gérée administrativement. Nouvel assèchement, nouvelles pourritures du mythe, de l’imaginaire merveilleux, des ignames miraculeuses : la départementalisation, le discours rationaliste, « moderniste » de la mairie, de Chronique des sept misères à Texaco, s’inscrivent dans la droite ligne d’un esprit cartésien qui ne comprend rien aux mystères du monde antillais, à son biotope, à son génie, et qui est, à ce titre amplement critiqué dans Solibo Magnifique. C’est même cet esprit porté par Aimé Césaire et la « mairie moderniste », ses équipes de technocrates, qui désenchante un monde qui avait, contrairement à ce que le Cahier laisse entendre, son propre merveilleux, sa spiritualité que manifestent, au fil des récits, les « mentôs ».

Le désenchantement est donc double : à l’humiliation originelle s’ajoute le positivisme (ou modernisme) qui stérilise l’imaginaire, dans le sens où Max Weber analysait le triomphe du rationalisme.

Pendant plusieurs décennies, à partir du constat de cette « malemort » que la politique césairienne n’a fait que proroger jusqu’à l’« horreur d’une colonisation réussie », selon les termes d’Édouard Glissant, les écrivains ont cherché à refonder le « discours antillais », à réhabiliter, restaurer, créer le « nous » disjoint d’une « foule […] passée à côté de son cri », écrivait Césaire (p. 9), un impossible « nous » selon Glissant, un « nous » qui se dit pourtant de manière très solennelle à la fin de Texaco : « nous conquérir nous-mêmes dans l’inédit créole qu’il nous fallait nommer — en nous-mêmes pour nous-mêmes — jusqu’à notre pleine autorité ». De sorte que si l’antillanité d’Édouard Glissant ne semble pas plus que la négritude réussir à refonder la parole antillaise, à symboliser son avenir historique, la créolité trouve un large écho dans la société, la littérature antillaise, la critique et les sciences sociales.

Créolité, créolisation

Créolité et créolisation, en effet, sont devenues à la fois les notions les plus à même de définir les sociétés métisses, antillaises, et les utopies dans lesquelles elles se représentent elles-mêmes, ou se projettent, avec toutes les nuances qu’on sait, l’une, la créolité, désignant plutôt des spécificités enracinées dans l’histoire géopolitique des sociétés créoles, l’autre, la créolisation, étant plutôt une manière d’envisager, à partir de l’histoire des espaces créoles, la rencontre entre les cultures dans le monde globalisé.

Patrick Chamoiseau, dans son essai Écrire en pays dominé, qui offre une synthèse de son parcours intellectuel, transpose les  formules d’Édouard Glissant, « poétique de la relation », « créolisation », « chaos-monde » et les prolonge. Il oppose ainsi la « mise sous-relations » et une « mise en relations » formulée également comme un « Existant en relations » (p. 335). En outre, le « tout-monde » glissantien lui inspire l’image de la « pierre-monde », sorte de pierre philosophale du monde relié et divers. Le langage de Chamoiseau réunit un discours très nettement politique, qui résume un parcours de militant anticolonialiste, indépendantiste, devenu « guerrier de l’imaginaire », et une réflexion philosophique et esthétique. Finalement, les termes ultimes de ce parcours sont originaux et peut-être surprenants puisque l’auteur s’y déclare « soucieux […] d’habiter le monde, avec prudence, de la manière la plus humaine possible, et tenter d’être heureux sur cette terre dont le réenchantement [lui est] enfin donné » (Écrire en pays dominé, p. 349). Est-ce à dire que la refondation d’un discours, d’une symbolique sociale, a réussi au point de réenchanter le monde ou bien est-ce que le merveilleux et ses illusions ont succédé aux tentatives de transformations sociales ?

Réenchantement et complexité

Patrick Chamoiseau, dès ses premiers romans, a réhabilité l’imaginaire créole, croyances, mœurs, énumérés dans Éloge de la créolité — souvent en créole d’ailleurs —, contes et conteurs, monstres et prodiges. Cependant cette entreprise de réhabilitation, dans la poétique des auteurs d’Éloge, s’est accompagnée, chez Chamoiseau, de l’invention d’un merveilleux très ouvert, déterritorialisé, que l’on peut saisir dans Biblique des derniers gestes, en particulier. Si le merveilleux créole peut être associé du reste, d’une manière assez symptomatique, à un imaginaire souvent sinistre (cimetières, fossoyeurs, zombis, dorlis, diablesses dévoreuses, apparitions fantomatiques) comme s’il ne demeurait des croyances créoles que les aspects moribonds et morbides, le merveilleux nouveau est davantage tourné vers le vif et le monde dans sa diversité. Il inclut la mort, certes, mais également le rire, le livre, l’eau et ses rituels, un érotisme solaire, une fécondité exponentielle et les forces spirituelles de la modernité, en fait tout et son contraire, dans une perception très paradoxale des tensions qui régissent le réel dans toute sa complexité. Il s’agit désormais d’appréhender le monde chaos, étrange et complexe, dans un nouveau merveilleux qui englobe tout le réel, le connu et l’inconnu, que l’ancien merveilleux créole recélait, sans se limiter à celui-ci :

« Honte à ce qui désenchante le monde, [s’écrie Balthazar Bodule-Jules] honte à ceux qui n’inventent plus de monstres et qui ne créent pas de temps en temps, un dieu, un peuple, un paysage où les arbres s’enracinent au soleil ! … » (Biblique des derniers gestes, 591).

Plus généralement, dans les œuvres qui suivent Texaco (roman qui marque l’achèvement de la période proprement « renaissante » de la créolité), le merveilleux devient la créolisation elle-même et ses perpétuelles métamorphoses. C’est dans cette mesure que le réenchantement, loin d’être archaïsant et nostalgique ouvre sur l’actualité et l’imprévisible du futur, et que plutôt qu’éloge de l’illusion, il est exploration du réel changeant, infini.

Le réenchantement n’est pas un idéalisme car s’il redonne au monde sa magie, dans un lyrisme assez manifeste dans l’écriture récente de Chamoiseau, ce qui enchante le monde est bien sa complexité qui est tout autant historique, politique, anthropologique, sociale et biologique, écologique, totale. Ainsi, la pierre-monde à laquelle s’adosse littéralement l’Esclave vieil homme et à laquelle il se mêle, est une pierre magique qui « rêve » et ouvre le monde. Elle n’est pas pierre d’illusion mais d’histoire, c’est une pierre gravée, amérindienne, qui inscrit de multiples mémoires, celles de tous les peuples : c’est une pierre de créolisation que Chamoiseau reformule, dans ces pages sur la pierre-monde, comme « complexité », dans une formulation poétique et philosophique :

« Ces éclats du monde formaient un organique, tissé en discordances. Une unité troublée d’unicité, là où l’extrême du Divers tendait à une réalité grandiose qui menaçait elle-même ses équilibres. Un Total loin des stabilités à tendances closes du Tout et de la Totalité. Ce que les alchimistes, ces sorciers du complexe, gourmands de tout inatteignable, auraient appelé une Pierre. » (Écrire en pays dominé, p. 313).

Or, il me semble qu’on a beaucoup réfléchi autour de la créolisation, à partir de l’anthropologie du métissage, et bien peu à partir de la pensée d’Edgar Morin dont la « méthode » est pourtant présente partout. L’épigraphe à la fois dérisoire et sérieuse de la seconde partie d’Écrire en pays dominé est d’ailleurs dédiée à ce penseur anthropologue, sociologue, philosophe, assez inclassable au bout du compte :

« “Préparons-nous à tout ”, Edgar Morin ».

En réalité, la complexité était présente dès Éloge de la créolité :

« Nous voulons penser le monde comme une harmonie polyphonique : rationnelle/irrationnelle, achevée/complexe, unie/diffractée… La pensée complexe d’une créolité elle-même complexe peut et doit nous y aider. » (Éloge de la créolité, p. 51).

La « complexité », associée au « tout-monde », dès 1989, indique un mode de lecture, une herméneutique, qui ne relèvent pas seulement de l’anthropologie des mondes caraïbes, de leur réalité anthropologique de créolisation et de créolités. La complexité que revendique Chamoiseau, en effet, implique et dépasse la créolisation, elle n’est pas seulement liée aux processus de naissance du créole ou du métissage, elle concerne tous les modes de relation et tout l’ensemble du chaos-monde, y compris dans ses dimensions biologiques et écologiques.

La pensée de Chamoiseau après celle de Glissant, y compris dans leurs apories, prennent sens dans cette complexité : ce sont des pensées qui demeurent militantes, engagées, tout en ayant un horizon plus ouvert dans leur poétique (Chamoiseau rend compte de cette contradiction en opposant « petit contexte » et « grand contexte »). La « complexité » est la « méthode », totalement déterritorialisée, qui permet d’englober l’histoire de l’ancien esclave en tant que spécifique et son élan d’homme universel qui trouve son nom :

« Ni Territoire à moi, ni langue à moi, ni Histoire à moi, ni Vérité à moi, mais à moi tout cela en même temps, à l’extrême de chaque terme irréductible, à l’extrême des mélodies de leurs concerts. Je suis un homme. » (L’Esclave vieil homme et le molosse, p. 135)

Le métissage ou la créolisation, étudiés dans le cadre des sciences sociales ne sont pas exactement l’objet de Glissant ou de Chamoiseau. Chamoiseau, Bernabé, Confiant, insistaient dès Éloge de la créolité pour distinguer le métissage comme synthèse et la créolité qui ne synthétise pas mais « exprime une totalité kaléidoscopique, c’est-à-dire la conscience non totalitaire d’une diversité préservée » (Éloge de la créolité, p. 28). On reconnaît le projet formulé et sans cesse reformulé par Édouard Glissant : « je peux changer, en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni enfin me dénaturer » (La Cohée du Lamentin, p. 35, les italiques sont dans le texte). Cette complexité de l’échange et du changement qui permettrait de préserver les composantes dans leur diversité ne relève pas d’une analyse strictement scientifique et anthropologique des faits culturels. Elle s’inscrit dans une poétique, une vision ou une esthétique, et ne peut être soutenue que par une pensée complexe, une « esthétique qui n’est pas une éthique et qui ne suppose pas de morale » (Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, p. 77). Ainsi Glissant écrit-il : « Le monde se créolise, il ne devient pas créole, il devient cet inextricable et cet imprédictible que tout processus de créolisation porte en lui et qui ne se soutient ni ne s’autorise d’aucun modèle » (La Cohée du Lamentin, p. 229).

Conclusion

La pensée de la complexité qui réenchante le monde est donc à la fois déterritorialisée et ancrée dans le « lieu vrai » des Antilles, qui n’est ni un « Territoire », ni le lieu d’une seule « langue », mais qui est un lieu d’histoires et de langages spécifiques et reliés. Elle est compatible avec un engagement quotidien dans les politiques du lieu et réclame cependant un autre type d’engagement plus lointain, plus philosophique, voire écologique, à l’instar de certaines prises de position de Chamoiseau qui résonnent dans un récit comme Les Neuf consciences du malfini. C’est pourquoi j’ai intitulé mon essai « Patrick Chamoiseau, écrivain postcolonial et baroque », car la pensée de la complexité maintient les positions, même si elles semblent contradictoires ou ambiguës, admet les paradoxes comme la preuve même de la complexité du réel et de sa richesse infinie. La complexité permet de tenir compte de contradictions non résolues et d’ambiguïtés qui ne sont pas nécessairement dialectisées. Par exemple, la contradiction entre des « tares de néocolonisés » assumées dans Éloge de la créolité, et la vitalité, la « beauté » du monde créole (« ce qui semblait la tare peut se révéler être l’indéfinition du neuf, la richesse du jamais vu », Éloge de la créolité, p. 28) ; le paradoxe d’une créolité en français ; la contradiction entre impasses du militantisme et continuation d’un engagement indépendantiste qui se traduit par le dédoublement entre le « vieux guerrier » et le « guerrier de l’imaginaire » dont le dialogue se poursuit, sans que l’un prenne le pas sur l’autre ; l’alternance entre mélancolie persistante et réenchantement, dans Biblique des derniers gestes, acceptation de la beauté du chaos-monde amoral et désir de lui redonner sens que manifeste l’interrogation obsédante : « Le monde a-t-il une intention ? Inventaire d’une mélancolie » (derniers mots de Écrire en pays dominé).

Être un écrivain postcolonial implique un certain nombre d’engagements militants, et des valeurs, être un écrivain baroque laisse davantage supposer que le monde est un rhizome mouvant, sans hiérarchies ni morale, où l’ambivalence et l’indécidable prédominent. La complexité permet de ne pas trancher, de donner sens à ce « et » qui concilie contradictoirement les deux possibilités, sans renoncer aux « urgences » des réalités du « petit contexte » ni aux utopies et aux énigmes du réel à explorer et à inventer. C’est dans ce sens que la complexité réenchante le monde.

Dominique Chancé

 

Bibliographie

  • Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1937, Présence Africaine, 1983.
  • Jean Bernabé, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Éloge de la créolité, 1989, réédition Gallimard, 1993.
  • Patrick Chamoiseau, Chronique des sept misères, Gallimard, 1986, folio.
  • Écrire en pays dominé, Gallimard, 1997, folio.
  • L’Esclave vieil homme et le molosse, Gallimard, 1997, folio.
  • Biblique des derniers gestes, Gallimard, 2002, nrf.
  • Sur « petit et grand contexte », voir entretien avec Silyane Larcher, Cités, n°29, 2007, p. 123.
  • Édouard Glissant, Le Quatrième siècle, Gallimard, 1964, réédition 1997,
  • Traité Du tout-monde, Gallimard, 1997,
  • La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005,
  • Une Nouvelle région du monde, Gallimard, 2006.
  • Edgar Morin, La Complexité humaine, Textes choisis, Champs Flammarion, coll. l’Essentiel, 1994.
  • Dominique Chancé, Patrick Chamoiseau écrivain postcolonial et baroque, éditions Champion, 2010.
  • « Altérité », « Créolisation », « Hybridité », Vocabulaire des études francophones, Les concepts de base, sous la direction de Michel Beniamino et de Lise Gauvin, Presses de L’Université de Limoges, 2005, p. 17-19, 49-53, 93-96.
  • « Patrick Chamoiseau : des Nourritures Substantielles aux Sensations Subtiles », Food in postcolonial and migrant literatures, La nourriture dans les littératures postcoloniales et migrantes, sous la direction de Michela Canepari et Alba Pessini, Peter Lang, 2011, p. 361-377.
  • « Édouard Glissant, de l’anthropologie à l’esthétique », Entours d’Édouard Glissant, Textes réunis par Valérie Loichot, Revue des Sciences humaines, n° 309, 1/2013, Septentrion, p. 37-53.
  • « Hybridité, créolisation, tout-monde, aux Antilles », sous la direction de Jean Bessière, Canadian Review of Comparative Literature, Revue canadienne de littérature comparée, vol 39.2, juin 2012, Canadian Comparative Literature Association, p.125-139.
  • « Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, écrivains postcoloniaux ? », sous la direction de Marc  Bernardot et Patrick Bruneteaux et Ulrike Zander,  Revue Asylon, Terra, internet.

 

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