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Tanindrazana 

Conflits mémoriels : patrimoine urbain et fabrique identitaire à Madagascar

Ry Tanindrazanay malala ô…

« Ô terre chérie de nos ancêtres » : l’hymne national adopté en 1959 dans le cadre de la Communauté française a résisté à toutes les vicissitudes de la vie politique malgache : quatre Républiques issues d’interventions de la rue, plus particulièrement à Tananarive (Antananarivo), ancienne capitale du royaume merina devenue chef-lieu colonial puis capitale de l’État républicain et unitaire issu de « l’indépendance octroyée »[1]. On notera ici le glissement consensuel du sens littéral du mot tanindrazana – conservé par la traduction officielle de l’hymne – vers le sens moderne de « patrie », adopté par le français écrit de la presse et par le parler français des élites bilingues, mais aussi dans les usages institutionnels et politiques en malgache.

Ce tanindrazana est un espace paradoxal. La différence s’y déploie en autant de marqueurs visuels d’enjeux de mémoire enracinés dans les luttes politiques postérieures à l’insurrection de 1947 et sédimentés dans une durée traversant la fausse coupure de l’indépendance officielle en 1960. Il reste que le tanindrazana, cette patrie opposable à tout ce que le sens commun et la parole autorisée ne peuvent lui incorporer, fait fonction de limite inclusive, définissant l’arène de tous les possibles à l’horizon de ce qui est pensable politiquement. Si le nationalisme officiel accorde la priorité à la définition d’une identité singulière opposable à la conquête coloniale, cette unanimité de façade est partiellement démentie sur le terrain par l’absence manifeste d’un théâtre civique unifié à l’échelle nationale. L’usage complexe de la mémoire du territoire est surtout visible dans l’espace public des capitales de province[2], parce que celles-ci concentrent la plupart des marqueurs officiels d’indexation de l’identité nationale. Dans les chefs-lieux de rang inférieur et dans les communes, l’uniformité du décor est à la fois rudimentaire et mieux assurée. La stèle de l’Indépendance est toujours là, sur un espace central institué en place publique. S’agissant des apparences du pouvoir, la capacité de contrainte de l’État est plus forte dans les petits centres urbains et en milieu rural, appuyée durant toutes les Républiques sur une administration civile défaillante mais autoritaire, ainsi que sur l’utilisation de la gendarmerie.

Itinérance de la toponymie

La voirie urbaine provinciale atteste ce constat de disjonctions dans la mise en scène de l’État-nation, traduit par une harmonisation laborieuse des sites topographiques de la mémoire avec le projet unitaire. À 1200 km de route de Tananarive, la ville de Diego-Suarez (Antsiranana) n’a trouvé ni place ni avenue à laquelle fournir le nom de cet événement en principe fondateur qu’est l’indépendance. En fait, le modèle nationaliste n’est bien développé qu’à Tananarive et, à un degré moindre, à Fianarantsoa. Dans les capitales de province situées sur les côtes, les appellations coloniales sont omniprésentes. Elles vieillissent doucement aux côtés de quelques dénominations géographiques locales, puisées dans le registre de l’espace vécu : on relèvera, par exemple, un « boulevard de Mahabibo » à Majunga (Mahajanga) ou une « route de l’Ankarana » à Diego-Suarez. Les personnalités de la Première République sont elles-mêmes peu présentes. Elles sont presque uniquement représentées par le président Philibert Tsiranana[3], doté d’une artère principale dans ces deux capitales périphériques. À Tamatave, sur la côte est, la configuration n’est pas très différente. À l’exception d’une « avenue de l’Indépendance » reliant le bloc administratif à la mer, de très rares voies portant des noms issus du passé précolonial et de la mémoire de la résistance à la conquête française ou d’appellations tirées de la topographie locale, les grandes figures d'une France figée à la fin des années 1950 dominent largement.

Attention aux raisonnements hâtifs. Cette quasi-pérennité de la toponymie urbaine après la chute de la Première République, francophile et balayée par la révolution de 1972, dénote sans doute autant une divergence politique que la mise en réserve symbolique par défaut de l’espace urbain, dans des mondes d’intersubjectivité où l’usage étranger de la dénomination systématique de la voirie est encore moins incorporé que dans les deux capitales provinciales des Hautes Terres centrales. À Tananarive et à Fianarantsoa, l’urgence de la refondation toponymique de la voirie est mieux établie, en tout cas au niveau des édiles. Centres de diffusion de l’idéologie nationaliste, ces villes accordent depuis les années 1970 une large place à des souverains antérieurs à la colonisation et choisis dans toute l’île, ou à des leaders anticoloniaux érigés en pères fondateurs, tels que les chefs menalamba de la fin du XIXe siècle ou Jean Ralaimongo. Les menalamba sont les protagonistes d’une insurrection anti-française et anti-chrétienne éclatant en Imerina dès le lendemain de la conquête, en 1896 ; Jean Ralaimongo est l’archétype du militant assimilationniste de l’entre-deux-guerres, tardivement rallié à l’idée de l’indépendance.

Une monumentalité hésitante

Les monuments commémoratifs constituent l’enjeu essentiel de cet usage conflictuel de l’espace civique, compte tenu de la valeur performative de leur potentiel de fixation des liturgies politiques, de leur visibilité dans l’univers d’expérience des habitants et de l’incorporation  différentielle[4] de la toponymie urbaine. On relèvera ainsi le caractère disparate et changeant de la monumentalité urbaine postcoloniale à l’échelle territoriale de l’État. À Tananarive, il existe une stèle de l’Indépendance, érigée sur la place du même nom dès juillet 1960. À Tamatave, la stèle de quartz rose dressée face à l’océan commémore non l’indépendance, mais le dixième anniversaire de la République Malgache : « 14 Octobre 1958 - 14 Octobre 1968 ». Une telle anomalie doit être replacée dans le cadre géopolitique suggéré par la même absence d’une stèle de l’indépendance dans deux des trois autres capitales de province situées à la périphérie du territoire, Majunga et Diego-Suarez[5]. Dans le cas de Tamatave, cette substitution de la commémoration de la naissance de l’État à celle de la souveraineté nationale peut être éclairée par la position singulière du premier maire malgache de la ville, Alexis Bezaka, ministre de la Santé dans le conseil de gouvernement formé postérieurement à la loi-cadre. Voilà un homme qui tient son ministère de Philibert Tsiranana mais qui accueille dans sa ville le congrès de Tamatave, dit « de l’indépendance ». Celui-ci rassemble du 2 au 4 mai 1958 tous les adversaires de « l’indépendance octroyée », partisans d’une souveraineté complète et immédiate. Il est, de ce fait, limogé de son poste ministériel. Du coup, l’indépendance officielle intervenue seulement en 1960 devient un non-événement scénographique à l’échelle locale.

À Majunga, l’usage conflictuel de l’espace public adopte, comme à Tamatave, la forme du retard et de la substitution. Aucun monument commémoratif n’y a été érigé jusqu’à l’inauguration d’un buste de Philibert Tsiranana placé en face de la mairie, en 1990, pour le trentième anniversaire de l’indépendance. Ce buste est posé sur un socle cimenté, au centre du principal carrefour de la ville, portant l’inscription suivante : « 1960-1990 / 30e anniversaire de l’indépendance / Philibert Tsiranana / Premier président de la République Malgache / 1960-1972 / Père de l’indépendance de Madagascar ». Derrière l’accumulation des dates, ce libellé crée un effet de distance à peine marqué avec la Deuxième République fondée en 1975 par Didier Ratsiraka. Philibert Tsiranana est en effet désigné comme le « premier président » d’un État qui change de nom lors de l’adoption de la Constitution de la Deuxième République : la « République Malgache » n’a eu, de fait, qu’un seul président. Cette ambiguïté de la terminologie peut être considérée comme un malentendu opératoire, une imprécision qui n’en est pas une et qui reste tolérée dans le silence, à l’image de ces signes ténus par lesquels le paysage urbain malgache signe la pérennité de conflits à peine énoncés, tolérés, mais que l’on refuse encore d’enterrer.

À Diego-Suarez, le conflit de légitimités se traduit par des mutations successives affectant soit un même monument, soit des portions de l’espace urbain alternativement investies puis délaissées en fonction des aléas du jeu des positions politiques. Le 29 décembre 2004 est ainsi inaugurée une stèle constituée d’un buste du président Philibert Tsiranana, placé au sommet d’une petite pyramide à degrés dans un jardin occupant le centre de l’ex-place Foch, lieu central de la ville.

En fait, cette inauguration met fin à un face-à-face de quelque vingt-cinq ans entre les pouvoirs publics et un « Comité pour la commémoration du président Philibert Tsiranana », présidé par Fatima Achimo, ancien sénateur et ancien ministre sous la Première République. Un premier buste, fabriqué peu de temps après la mort de Philibert Tsiranana en 1978, ne sera jamais érigé, alors que la base pyramidale du monument a bel et bien été construite en vue de l’inauguration. Il n’est pas question que le président Didier Ratsiraka admette la présence d’un monument commémorant son premier prédécesseur, alors même que la renégociation des accords de coopération[6] avec la France constitue le coup d’éclat lui ayant ouvert la présidence du Conseil Suprême de la Révolution et, à terme, celle de l’État. Il ne saurait être question, toutefois, d’infliger à Fatima Achimo une humiliation frontale : ni son rang dans la hiérarchie des allégeances aux monarchies traditionnelles du Nord-Ouest[7], ni la fragilité de l’équilibre conflictuel établi entre la société urbaine locale et l’État postcolonial ne le rendent possible. On rappelle ici que le projet de malgachisation de l’enseignement mis en œuvre par le régime militaire ayant succédé à la Première République, sous l’autorité du général Gabriel Ramanantsoa, suscite des émeutes à Majunga et à Diego-Suarez en février 1973. La pyramide du socle de la statue a été construite et restera donc intacte et nue, signe durable et tacite de la pérennité d’un conflit placé en veilleuse. La chape de silence entourant de tels compromis est particulièrement épaisse. Elle est rompue par la presse, sans commentaire officiel, au moment de l’inauguration en 2002 de ce buste entreposé depuis 1978, après la victoire du président Marc Ravalomanana dans la guerre civile de faible intensité l’ayant opposé à son rival électoral Didier Ratsiraka.

L’indexation officielle des principaux centres urbains ne se réduit pas aux exemples cités. On veut seulement souligner l’ambivalence multiple et fructueuse de ce jeu sur la scénographie politique. La nationalisation effective du territoire malgache se forge dans l’entrelacs de deux temporalités : celle des oppositions têtues et des compromis silencieux, d’une part, celle d’un agenda politique incertain et vibrionnaire, d’autre part. L’assimilation réciproque des élites, les alliances clientélistes qui se font et se défont, les conflits et les concessions concernant les lieux de mémoire : tout se tient.

 

Didier Galibert

[repris et corrigé de :

« Le passé recomposé. Héros fondateurs et fabrique identitaire à Madagascar (19 février 2007) », intervention de D. Galibert dans le séminaire dirigé par E. M’Bokolo, directeur d’études (CEAf-EHESS) : « Fondateurs, résistants, héros, pères de la nation : la fabrication des grands hommes dans l’Afrique moderne ».
GALIBERT D., Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire, Paris, Karthala, 2011, 591 p]

Pour en savoir plus :
RAISON-JOURDE F. (éd.), Les souverains de Madagascar. L’histoire royale et ses résurgences contemporaines, Paris, Karthala, 1983, 476 p.
RAISON-JOURDE F. et RANDRIANJA S. (éds), La nation malgache au défi de l’ethnicité, Paris, Karthala, 2002, 443 p.

 


[1] Cette expression stigmatisante est courante depuis les années 1950 jusqu’au renversement de la Première République par la révolution nationaliste de 1972. Elle est popularisée par la presse et par les militants des partis favorables à une indépendance immédiate lors de la campagne précédant le référendum sur la Constitution de la Ve République et la création de la Communauté (28 septembre 1958).

[2] Les provinces ont été supprimées en tant que collectivités territoriales en 2007, puis rétablies par la Constitution de 2010.

[3] Il s’agit du président de la Première République. À Tuléar (Toliara), on relève cependant un « boulevard Tsiebo Calvin ». Ce dernier est originaire de la province dont Tuléar est alors le chef-lieu. Élu conseiller provincial en 1957, il est député de cette même province de Tuléar sous la Première République et il sera brièvement élu président de l’Assemblée nationale. Il est nommé vice-président du gouvernement le 10 octobre 1960, jusqu’à l’octroi des pleins pouvoirs par le président Philibert Tsiranana au général Gabriel Ramanantsoa, le 18 mai 1972.

[4] Les dénominations coloniales sont encore partout très usitées. Seuls les toponymes se référant à « l’Indépendance » se sont rapidement imposés.

[5] À Diego-Suarez, la stèle commémorant initialement la fondation en 1958 de la République Malgache en tant qu’État associé est remaniée en 2000. La date de l’indépendance est introduite sur le monument.

[6] La signature intervient à Paris le 6 juin 1973, à l’initiative du ministre des Affaires étrangères du Directoire militaire, le capitaine de frégate Didier Ratsiraka.

[7] Fatima Achimo est la fille de Saïd Achimo, ampanjaka de la dynastie sakalava des Bemazava.

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